Alors, concernant le livre des secrets, ma réflexion a également évolué...
- fractionnement ou pas?
Je suis pour un livre complet en dur au final, mais ne suis pas opposé au fractionnement préalable sous forme de pdfs. Au contraire :
- cela permet davantage de retours et de relectures (surtout sur le fond) de la part de la communauté
- Cela ne représente pas de travail supplémentaire fondamental au niveau des relectures (là, c'est certain) et maquette (là, je suppose)
- cela permet de temporiser l'attente
- cela donne une image positive de suivi de la gamme, ce qui rassurera ceux qui attendent d'avoir les secrets pour se lancer, et donnera moins de grain à moudre aux détracteurs de la gamme
Reste la question du format soulevée par Val : il serait à mon sens préférable que ce soit le fractionnement qui s'adapte au contenu, plutôt que l'inverse. L'objectif devrait être selon moi que le livre total en dur soit bien structuré et clair, et non que la structure soit bancale ou artificielle parce qu'on a voulu coller à une publication périodique de volumes plus ou moins indépendants.
La campagne "Dearg" me semble correspondre à ce modèle (c'est-à-dire qu'elle est réussie, en évitant l'éceuil de se plier au fractionnement), et l'absence de résumé global de l'intrigue au début du premier tome me semble davantage lié au fait que les auteurs eux-mêmes ne soient pas encore certains de l'issue de leur histoire plutôt qu'à une adaptation au fractionnement (si cela avait été le cas, on se serait davantage retrouvés dans une structure "Un article de fond sur le background, un focus et un scénario ou deux" par tome, à mon avis).
- exhaustif ou pas?
Exhaustif, et exhaustif signifie "tout ce qui était prévu d'être révélé à l'origine, au moment de la sortie du livre 1".
Ne pas laisser de zone d'ombre sur un point essentiel du background, comme l'explication sur la disparition du Cyre dans Eberron, pour faire une comparaison.
Par contre, une aide de jeu ou des suggestions (de quelques lignes du genre "et si...", pas la peine de pondre 30 pages par chapitre non plus) dans chaque chapitre pour concevoir des secrets alternatifs me semble être une excellente idée. De cette manière, tout le monde sera content, sans que cela ne génère un travail supplémentaire titanesque de la part des auteurs (un article en plus du genre "concevoir ses propres secrets", et/ou quelques lignes en plus pour chaque chapitre).
- Scénarios/campagne ou pas?
C'est sur ce point que mes réflexions ont le plus évolué dernièrement.
En ce qui me concerne (et ce n'est qu'un avis tout personnel), je suis
profondément opposé à la diffusion des secrets via des scénarios ou une campagne, non seulement pour des raisons d'allongement des délais, mais aussi plus fondamentalement
pour des questions de ton donné à l'univers.
Je m'explique.
Dans sa présentation, l'univers d'Esteren est présenté comme sobre et réaliste, le surnaturel y étant peu apparent et très mystérieux. De même, les personnages sont présentés comme n'étant pas des surhommes à la destinée exceptionnelle, mais des individus ordinaires contraints à se dépasser et à faire des choix très lourds face à une adversité particulièrement puissante.
Cependant, j'ai l'impression au fil de l'avancement des publications officielles que cet état d'esprit est abandonné, et que le contenu officiel de reflète pas vraiment cette volonté initiale :
-
scénarios et canevas qui contiennent pratiquement tous soit du surnaturel bien voyant, soit des feondas, soit des "révélations" sur une situation politique ou un mystère supposé top secret et méga rare en jeu (le lorn rann et l'ogham de contrôle des féonds dans "un choix de vie", le flux fossile dans ses aspects surnaturels dans "présages", la Rose Blanche dans le focus de Joris, la présence à la fois d'un élu -plus ou moins présenté comme "ordinaire"- et d'un objet de pouvoir dans "mots vengeurs", un Morcail dans "plumes de sang" - présenté en plus comme un mec ayant de vagues notions en mystères démorthèn à qui il a suffi de ramasser des oghams pour apprendre le sigil rann-, etc...)
- figures parfois bourrines et possédant soit des pouvoirs (surnaturels ou non) majeurs (Sneachda, Frère Charogne, Liadan, Argala) soit une influence politique ou une renommée hors normes (Le Duc de Gorm, Quentin Evrard), soit les deux... (Kavan) qui côtoient des fgures tout à fait normales, qui semblent plutôt faites pour être réutilisées dans des scénarios (Deirdre Louriène, Jerryl des marais, Docteur Twain...)
- backgrounds, foci et caractéristiques des prétirés qui les mettent directement en contact avec le surnaturel ou certains mystères supposés assez rares (l'exemple de Joris me semble frappant sur ce point), ou qui leur donnent des pouvoirs surnaturels d'entrée de jeu alors même qu'ils ne remplissent pas forcément les conditions pour y avoir accès (là, je pense plutôt à Adéliane)...
Selon moi, ces caractéristiques sont principalement liées à l'absence des secrets, et à l'attente générée par ceux-ci : les auteurs et contributeurs (dans le cas de certaines figures) ont sans doute tendance à vouloir intégrer plus ou moins consciemment des "bouts de secret" dans chaque publication, dans le double but de faire patienter les lecteurs impatients, et d'illustrer l'intégration de certains secrets (ou pistes de secrets) en jeu.
Cette démarche est parfaitement compréhensible et logique, et possède de nombreux points positifs, mais entraîne selon moi un
effet pervers qui va dans le sens inverse de la volonté initiale des auteurs : banaliser le mystérieux et le rare.
Cet aspect des choses risque d'ailleurs de beaucoup affaiblir l'aspect "révélations choquantes et horrifiques" voulu par les auteurs, parce que ce caractère choquant repose en grande partie sur le contraste entre des apparences durablement réalistes et des évènements surnaturels amenés brutalement et de façon totalement inattendue, démesurés dans leur horreur et leur étrangeté.
Pour faire une
comparaison, j'ai revu récemment les 25 épisodes de la
série animée "Berserk", et le traitement du surnaturel dans cette histoire m'a particulièrement frappé :
le caractère choquant des scènes surnaturelles repose en grande partie sur le rythme de leur apparition.
Il n'y a en effet pas d'éléments surnaturels ni de gros secrets à chaque épisode, au contraire : un nombre conséquent d'épisodes "réalistes" séparent chaque épisode "surnaturel", généralement court et brutal (ou là, en revanche, on y va à fond!), de manière à endormir la vigilance du spectateur au point qu'il finisse par oublier, voire douter des aspects surnaturels qu'il a vus précédemment. De plus, au cours des épisodes "normaux", d'autres aspects de l'histoire sont développés, qui lui donnent encore une profondeur supplémentaire (et qui prouvent qu'il n'y a pas besoin de grosses situations inhabituelles pour construire une histoire intéressante) qui confèrent une intensité dramatique accrue lors des scènes surnaturelles.
C'est cette alchimie qui, selon moi, rend le traitement du surnaturel dans la série animée "Berserk" si réussi.
Je pense (et les auteurs me contrediront si je me suis lourdement trompé, ce ne serait pas la première fois

) qu'Esteren a été créé pour atteindre le même niveau de qualité et exploiter le même genre de techniques scénaristiques que celles de "Berserk" (entre autres), et que c'est en cela que ce manga constitue une inspiration majeure pour le jeu.
Toujours selon moi, Esteren a tout à fait les moyens et le potentiel pour atteindre ses objectifs, et générer des campagnes d'une profondeur et d'une intensité phénoménales (osons les mots : pratiquement inégalées en jeu de rôles) : les mécanismes mis en place sont aussi ambitieux qu'intelligents et novateurs, tout en restant remarquablement cohérents malgré leur diversité.
Le problème, à mon avis, c'est qu'Esteren ne pourra pas sortir son plein potentiel scénaristique tant que les Secrets n'auront pas été publiés, non pas parce que les secrets "manqueraient", mais parce que l'absence des secrets fait peser une pression tellement énorme sur la gamme qu'elle influence tous ses contenus, les faisant regorger de surnaturel et de bouts de secrets, bref d'"exceptionnel".
Cet état des choses me semble lié à l'absence des secrets plutôt qu'à une volonté scénaristique réelle de la part des auteurs, donc je pense que si l'attente des secrets cesse, alors cette pression qui influence les contenus actuels de la gamme disparaîtra en même temps.
Assez paradoxalement, l'explication du surnaturel changera probablement la teneur des scénarios proposés, qui pourront alors se diriger en toute sérénité vers une voie nettement plus "low fantasy" que ce qui se fait actuellement.
Pour cette raison, je suis pour la sortie des secrets dans un format exclusivement factuel, et totalement opposé à une sortie au compte-goutte par le biais de scénarios.
Il sera toujours temps de publier des scénarios ou une campagne lorsque les secrets seront connus, et selon moi l'absence de pression ne pourra qu'être bénéfique au traitement du surnaturel et au développement des trames narratives échelonnées sur plusieurs scénarios.
Enfin, je tiens à préciser une fois de plus que j'ai tenté d'être constructif, et j'espère que mes réflexions ne seront pas perçues comme du cassage gratuit. Ce n'est pas mon but : j'adore Esteren et la profondeur des réflexions sur le scénario qui se trouvent derrière toutes les productions actuelles, que je trouve toujours de très grande qualité.
Etre fan ne m'empêche pas de tenter d'être critique et objectif, dans un but d'amélioration! (enfin, j'espère!

)
- Crowdfunding?
Seulement si c'est absolument nécessaire pour financer la sortie d'un livre unique "en dur" en boutique. Et je ne suis pas fan de la multiplication des goodies non plus pour cet ouvrage, sauf si bien sûr cela correspond aux rêves de l'équipe.
Voilà!
@Nel : 2024, c'est vachement ambitieux, non?