Le chemin immobile (nouvelle)

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Patrick Cialf
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Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par Patrick Cialf » 18 nov. 2012, 20:42

Une nouvelle où il est question des guerres osags et des origines des varigaux.


Le chemin immobile

Récit noté par le varigal Tadey et intégré à la Vieille Chronique de Tiliarch.


Les C’maoghs nous font des faveurs qui se transforment parfois en venin quand nous ne savons pas en jouir avec mesure. En ce temps-là, les saisons ensoleillées se succédaient, les glaciers reculaient dans les montagnes, les clans osags et leurs troupeaux se multipliaient. Mais les communautés des plaines se multipliaient aussi, grâce à la paix établie par les Trois Rois, et étendaient leurs labours toujours plus haut dans les vallées. Le heurt était inévitable. Il faut savoir qu’en ce temps, les Osags s’étendaient plus au nord qu’aujourd’hui : il y avait des petits clans dispersés dans les monts Mor Roimh jusqu’aux confins de Gwidre et de Reizh, et les gens des plaines devaient payer tribut pour passer d’une vallée à l’autre.

Eblenn l’Ancien, roi de Taol Kaer, était vieux et affaibli. Il avait commis plusieurs erreurs et la plupart de ses enfants étaient morts prématurément. Les deux derniers étaient un fils, Ethuried, et une fille, Logweyne. Tous deux étaient très beaux et très orgueilleux, et, dit-on, ils se chérissaient l’un l’autre d’une façon qui ne convient pas à frère et sœur. Mais c’était un temps ancien et personne n’a pu me garantir la chose avec certitude.

Une saison vint où Eblenn se rendit à la citadelle d’Aelwyd Saogh, le "cœur des royaumes", pour la treizième réunion des trois rois qui se tient tous les dix ans. Il voyageait lentement, en chariot, sous d’épaisses couvertures de fourrure. Il crut bien faire en en confiant temporairement la régence à son fils Ethuried. Tout de suite, celui-ci se conduisit en maître, et non pas en bon maître : sous divers prétextes, il mit en congé les officiers de son père et les remplaça par des gens à lui. Logweyne en fit autant et se montra plus injuste encore envers les dames de la cour.

Des chefs osags devaient venir à Tuaille pour saluer le roi et lui faire part de leurs griefs. Mais Ethuried, qui les reçut assis sur le trône, était mal conseillé par des jeunes seigneurs avides qui rêvaient d’étendre leurs pâturages aux dépens des Osags. Il se montra hautain et méprisant et rejeta les demandes sans même les écouter : "Vous oubliez que vous êtes devant votre futur roi ! Parce que mon père est vieux et incapable, vous croyez pouvoir parler haut. Mais quand j’aurai coiffé la couronne, vous parlerez sur un autre ton !" Logweyne envenima la querelle par ses moqueries. Un des chefs osags voulut tirer l’épée, l’affaire faillit tourner à l’affrontement, et Ethuried aurait fait décapiter les trop fiers barbares si les demorthèn et les varigaux présents ne l’en avaient pas empêché.

Les chefs osags, furieux, retournèrent dans leurs clans et firent frapper les tambours de guerre. A Aelwyd Saogh, Eblenn l’Ancien apprit la mauvaise nouvelle par le récit d’un varigal et retourna précipitamment vers Tuaille. Mais il mourut en route dans des circonstances mal éclaircies : certains disent qu’il fut tué dans une embuscade tendue par un seigneur ami d’Ethuried.

C’est à cette époque qu’Ethuried commença à maltraiter et humilier les varigaux. Il fit exécuter l’un des plus respectés, Cazubian, celui qui avait été chercher le vieux roi à Alwyd Saogh : Ethuried l’accusait de félonie et prétendait qu’il avait attiré le vieux roi dans une embuscade. En fait, il était furieux parce que Cazubian avait raconté les choses comme elles étaient sans excuser la conduite d’Ethuried. Puis il interdit aux autres varigaux d’aller informer les duchés des changements survenus à la cour : il voulait placer partout ses amis, des jeunes débauchés sans scrupules, avant que les ducs anciens ne soient préparés. Il considérait les barbares comme fort peu de chose, et il pensait qu’il n’aurait pas de mal à les remettre sous le joug une fois qu’il aurait assis son autorité personnelle. Cette erreur nous valut un quart de siècle de guerre longue et sanglante.

La varigale Abath fut la première à contester ouvertement l’autorité royale. Elle était la mazuli de Cazubian, sa disciple, dans notre langage, et ne pardonnait pas l’injustice commise contre lui. Selon elle, "les varigaux étaient faits pour porter la vérité et non ce qui convenait au roi". Les autres varigaux commencèrent par la désapprouver, mais leur vision changea quand Ethuried et surtout Logweyne voulurent se servir d’eux. Logweyne employait des renégats, la honte du métier, pour espionner, porter des fausses nouvelles, verser des poisons !

A ce moment, la guerre était déjà partout. Les Osags attaquaient les communautés des vallées, pillaient leurs récoltes, encerclaient les châteaux. Logweyne faisait porter de fausses nouvelles pour déclencher des conflits entre les Osags et les rares seigneurs encore neutres : à l’un, elle faisait dire que les Osags avaient enlevé sa fille, à l’autre, qu’ils avaient détruit un sanctuaire des C’maoghs… Tout cela était faux, mais le temps qu’on s’en aperçoive, le sang avait déjà coulé.

Ethuried leva une forte armée pour, disait-il, "détruire les Osags et les rayer de la surface des trois royaumes". Il fit campagne pour dégager les routes entre Tuaille et Salann Tir. Il remporta d’abord plusieurs victoires, car, malgré sa perfidie, c’était un homme brave et qui savait se battre. Mais l’hiver approchait et il ne voyait pas arriver les renforts ni les provisions qu’il avait commandés. Il dut finalement battre en retraite dans la neige, et son armée affamée fut décimée tout au long de la route par les bandes osags.

Ce n’est qu’au printemps suivant qu'il comprit pourquoi. Un matin, il trouva un message cloué sur le bois de son lit :

"Roi Ethuried, tu aurais mérité d’être poignardé dans ton lit pour tes crimes. Mais les varigaux sont fidèles à leur serment et respectent la personne du roi. Ils te demandent en retour de tenir ton serment d’aimer et de protéger tes sujets. Sache que depuis l’été dernier, aucun varigal digne de ce nom n’accepte de porter tes ordres injustes, et que nous avons nous-mêmes châtié les renégats que tu employais à des basses besognes. Et nous continuerons à le faire jusqu’à ce que tu cesses tes crimes, que tu fasses réparation à tes victimes et que tu donnes à Cazubian une sépulture digne de lui.
"Signé : Abath, varigale."


Ethuried commença par punir ses serviteurs et ses gardes qui avaient laissé arriver un ennemi jusqu’à son lit. Puis il fit dissoudre la guilde des varigaux et voulut en former une nouvelle toute à son service. La guerre continua pendant de longues années, Ethuried devant affronter à la fois les Osags, les paysans révoltés et plusieurs seigneurs irrités par ses injustices. Mais les messages d’Ethuried arrivaient toujours avec un temps de retard sur ceux de ses adversaires, parce que les varigaux, les vrais, circulaient plus vite que personne. Bon nombre de varigaux furent exécutés par ordre du roi, d’autres par le fait d’Abath, qui était sans doute trop intransigeante et en condamna quelques-uns qui ne le méritaient pas : c’est pour cette raison qu’elle est peu honorée dans notre guilde.

La suite, tu la connais. Ethuried mourut dans une bataille. Logweyne exerça la régence pendant quelques années. Elle fit venir en Taol-Kaer plusieurs seigneurs de Gwidre et de Reizh avec leurs armées en leur promettant les terres des révoltés. Tuaille fut assiégée par les Osags, mais les barbares se disputèrent entre eux et se dispersèrent. Logweyne fut chassée par la coalition de ses ennemis et dut se retirer à Koskan, où elle est morte. Eblenn le Jeune, le petit-fils d’Eblenn l’Ancien, passa plusieurs années d’exil en Reizh pour échapper à ceux qui lui voulaient du mal. Une fois qu’il fut en âge de commander, il rentra dans le royaume par Kel Loar et fit proclamer qu’il restaurait l’ordre des varigaux et abolissait tous les interdits prononcés contre eux. Nous n’avions jamais cessé d’exercer pendant toutes ces années, mais nous pouvions enfin nous montrer au grand jour et devant les autorités royales.

Eblenn le Jeune mit fin heureusement aux guerres et accepta la nouvelle charte qui confirmait notre indépendance. Regarde bien où tu marches, mon garçon : tu n’auras peut-être pas deux fois l’occasion de passer par ce sentier. Nous serons bientôt arrivés. Tu ne t’es jamais demandé ce qu’était devenue Abath ? Son nom est moins connu que celui d’Arenthel, mais pour certains, elle est la seconde fondatrice de notre guilde. Et moi qui suis son disciple, je confirme que c’est elle qui nous a fait conquérir notre indépendance envers les rois.

Elle est dans cette cabane là-haut. Je l’ai portée dans mes bras il y a bien des années, et elle n’en a pas bougé depuis. Ne sois pas surpris en la voyant. Le sort est cruel : alors qu’elle avait fait vœu de finir sa vie sur les routes, elle a été attaquée par un feond en guidant un groupe de voyageurs. Elle en est sortie vivante, mais avec les deux jambes arrachées. Maintenant, c’est la route qui vient à elle. Tous les varigaux qui traversent cette région passent la voir et lui donnent les dernières nouvelles. Elle les note par écrit, elle choisit les plus intéressantes et en fait une sorte de cahier. Tu te souviens ? Nous avons fait connaissance quand tu m’as demandé de t’expliquer une page de cet almanach.

Je te laisse là. Tu la salueras de ma part. Nous nous reverrons un jour : un vrai varigal retrouve toujours son chemin.
Dernière modification par Patrick Cialf le 19 nov. 2012, 22:20, modifié 1 fois.

Pwyll
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par Pwyll » 18 nov. 2012, 21:24

C'est vachement bien !
Le deux fois né, seigneur de l'arbre de l'été.

Elenyl Forgelune
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par Elenyl Forgelune » 18 nov. 2012, 21:36

Bravo Patrick !

Un texte intéressant et agréable à lire, une vision originale de la position des varigaux qui montre bien leur neutralité.
Juste quelques fautes (concordance des temps surtout), qu'il faudra corriger.

Du bon boulot, chapeau bas...

Elenyl, :mrgreen:
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iznurda
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par iznurda » 19 nov. 2012, 00:35

Vraiment du bel ouvrage, bravo ^^

iz

Patrick Cialf
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par Patrick Cialf » 19 nov. 2012, 22:25

Exact pour les temps. J'hésite toujours entre le passé simple et le passé composé. J'ai harmonisé et corrigé un ou deux détails (une répétition de "ses ennemis", entre autres). Merci pour les commentaires.

Arthus
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par Arthus » 21 nov. 2012, 09:44

Superbe texte! Ecrit dans un style fluide et élégant, il se laisse lire aisément.

De plus, l'histoire est passionnante, et les personnages mis en scène sonnent juste.

Bref, une contribution qui serait digne de figurer dans un des ouvrages de la gamme, à mes yeux! :D
La sagesse est un chemin ténu et difficile mon fils, et surtout il est sans fin. Il est naturel et salutaire que l'humilité te le rappelle de temps en temps... Mais n'oublie pas que l'humilité est un guide, non un fardeau...

quilovnic
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Re: Le chemin immobile (nouvelle)

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Message par quilovnic » 21 nov. 2012, 10:38

Merci pour cet excellent texte !

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