@Casair (Fafi est passé pendant que je tapais le pavé

)
Oui, bon, j'ai très résumé, parce que je ne souhaitais pas dévier le sujet trop fort, mais bon, en effet, c'est un peu plus compliqué que ça, même chez moi
Mon idée de base, c'est que les hommes ont provoqué ces changements. Les grands esprits ne sont donc pas "acteurs" d'un "projet", ils sont mus par leur nature élémentaire, tout comme les esprits des morts que sont les C'maoghs, les fantômes et autres entités "subtiles" (au sens où la matière qui les compose, si elle reste soumise à la causalité, n'est pas aussi "dense" que le monde physique).
Le premier morcail, c'est celui qui s'appuie sur Aingeal pour faire chuter Sniomh. Il a peut-être même fait cela par amour, par ignorance ou en toute bonne foi. Parce qu'en fait, il n'y a aucun "signal" que l'on est en train de "mal agir" dans l'éthique demorthèn. Tu as ton ogham, tu agis avec, les C'maoghs font ce qu'on leur dit de faire, et point barre. Qu'il s'agisse de tuer un ennemi à bon droit, menaçant la communauté ou la nature, ou de se venger d'un rival pour motifs personnels, le mécanisme est exactement le même et les sources officielles sont assez claires sur la question : on peut s'engager sur la voie des morcails à son esprit défendant.
Mais bref, une fois que c'est fait, la corruption apparaît. Par corruption, j'entends que quelque chose dysfonctionne dans la machine du monde, du fait d'un mésusage du libre-arbitre de l'humain. En ça, je reste très biblique : le mal n'est pas création, il est accident. C'est une conséquence de la liberté (et donc de la responsabilité) laissée à l'humain. Cette corruption s'étend et de nombreux humains se laissent tenter.
Ensuite, plein de possibilités pour raconter l'histoire, les faits de base étant de toute façon largement réinterprétés par les demorthèn (et je suis certain qu'il y a plusieurs "factions" au sein des demorthèn, tout au long de leur longue histoire), par les Tarish et par les peuples qui vivaient à l'époque. Ces faits deviennent légendes. Les légendes deviennent des mythes. La langue elle-même évolue. Puis on traduit tout ça par écrit. Le gars qui cherche à connaître les faits, il est donc assez mal barré.
Dans ma version, donc, il y a bien de grandes puissances, mais je conserve une entrée animiste : c'est l'intelligence de l'homme qui tire des leçons de leur présence, qu'il est capable de percevoir, et qui produit un ensemble de règles apte à maximiser ses chances de survie par rapport à ces puissances (comme ne pas les fâcher, par exemple).
Puis vient une autre révélation, ces puissances sont issues de la création. Et la création vient d'un être situé tout en haut de la hiérarchie spirituelle, d'une nature différente puisque lui n'est pas engendré. Il est la cause première. Celle dont découle, par la causalité, l'ensemble des effets, causes et conséquences. Il est à la fois la volonté et la loi de la création. Et en plus, il continue d'agir.
Que ce soit vrai ou pas n'a pas d'importance pour moi.
Ce qui est en revanche absolument crucial, c'est de savoir comment ce système de pensée, très intégrateur, supplante progressivement la tradition de la même façon que le monothéisme a supplanté l'animisme et le polythéisme. Dans notre monde à nous, c'est peut-être l'émergence d'une pensée plus complexe, plus abstraite et du raisonnement récurrentiel qui a probablement conduit l'homme à "remonter" la chaîne des causes. Je viens de mon père, qui vient de mon père, etc. jusqu'au bout, jusqu'à la limite de la suite, jusqu'à l'origine du monde.
Et là, y'a pas 36 façons de régler l'argument : le monde s'est autogénéré, le monde est cyclique de toute éternité ou le monde a été créé par une entité métacausale, un pouvoir extérieur au monde et qui en pensant ce monde et ses lois, l'a fait advenir à l'existence.
Dans Esteren, la religion vient d'une révélation prophétique et sa diffusion semble surtout une affaire d'efficacité : les miracles "prouvent" la vérité. Comme le souligne Elwe, il n'y a aucune preuve dans cette assertion. Et si le peuple, peu éduqué dans un monde féodal, est susceptible d'être convaincu par cette implication, qu'en est-il d'une noblesse érudite ? Ces débats, ces questions, ces choix de la couronne de Gwidre d'admettre la religion du Temple, puis d'en faire une religion d'état, seraient lié encore une fois à l'efficacité (notamment contre les feondas).
Ce raisonnement très utilitaire (l'efficacité comme principale cause de l'extension de l'influence de la religion) masque probablement de nombreuses autres dimensions : la foi individuelle, les signes adressés par l'Unique à ceux qui croient sincèrement en lui, et peut-être même une mystique qui se développe en parallèle, sans le recours à des débats théologiques.
Une voie mystique qui, par exemple, affirmerait que les miracles, c'est bon pour ceux qui n'ont pas la foi. Un moyen de convaincre les foules, mais qui ne dit rien de la relation quotidienne qu'un croyant développe avec l'Unique, de la maîtrise de soi pour éviter le péché, de l'importance de la lutte contre ses propres faiblesses...
Et puis, bien sûr, il y a l'hérésie de Rosag. Le Da Vinci Code du Temple. Le secret tellement énorme que personne ne veut l'entendre. Ce qu'il y a d'intéressant dans cette histoire, c'est que le Temple a forcément produit un discours théologique pour disqualifier cette croyance. Pour pouvoir la qualifier d'hérésie, il a probablement fallu démontrer que cela en était une. Autrement dit, il existe des points doctrinaux qui viennent justifier le jugement porté sur les propos tenus par Rosag.
Si l'on pioche dans l'histoire des religions (et je précise que je suis loin d'être un expert), il est possible de voir une forme assez réformiste de l'église, qui semble à la fois inspirée par Luther et Calvin :
- Lutherienne au sens où la nature humaine elle-même est corrompue. Là où la théologie catholique décrit comment l'homme a altéré la relation qu'il entretient avec Dieu, via la faute d'Adam, issue du libre-arbitre, pour la réforme luthérienne, le seul moyen d'atteindre Dieu est de s'abandonner à lui. La grâce vient de la foi. Et la foi n'est pas une doctrine. C'est une relation entre la créature et le Créateur. Ca renvoie plutôt pas mal à l'idée que certains sont élus et pas d'autres. Et que ces choix sont opérés par Dieu et non du fait de la "rémunération" de bons actes par un "gain" de pouvoirs. (Rappelons que l'origine de l'indignation de Luther, ce sont les indulgences : le commerce du paradis).
- Calviniste au sens où la tempérance, la frugalité, l'austérité renvoient immédiatement à cette architecture simple, ces tenues dont l'ostentation est bannie, ce comportement mesuré, un peu froid, en fait, qui correspond très bien au Gwidre décrit dans Univers (p70 et suivant)
Dans ces deux cas, nous restons dans une interprétation qui ne remet pas en cause les fondements du dogme chrétien. Une vie, un jugement, une vie éternelle en fonction de ce jugement. Mais voilà, comment l'idée de la réincarnation vient s'insérer dans ce magnifique système ? La réponse est simple : elle ne peut pas.
Elle soulève d'immenses quantités de questions, sur la justice divine, sur l'endroit où les âmes transitent (les tibétains sont très attachés à leur intermonde, le bardo-thodol), sur les raisons qui font qu'une âme "choisit" tel ou tel corps, sur le lien entre la situation de vie et les vies antérieures...
Bref, ce que l'idée de réincarnation change, c'est que le débat ne porte plus sur "Où va-t-on après sa mort ?" mais sur "D'où vient-on avant sa vie ?". Et quand même, ça demande une certaine souplesse. Ce que les dogmes n'ont pas. Par principe
Les questions pratiques qui découlent de ces quelques recherches, dans l'optique d'une mise en scène de personnages non joueurs qui ont une opinion sur ces débats, qui en ont entendu parler, qui sont capables d'y penser par eux-mêmes, viennent nécessairement percuter plusieurs zones d'ombres que nous avons commodément souhaiter considérer comme relevant des secrets.
Quelques exemples :
1. A partir de quel niveau de la hiérarchie des ordres est-on informé de ces implications ?
L'érudition (domaine séparé des sciences) est normalement, avec le domaine prières, le moyen de s'informer, de s'interroger, voire de débattre de ces questions épineuses. Il y a justement un ordre très érudit et dirigé par une hiérophante qui porte le titre de théologienne...
2. Si la révélation "Rose Blanche" est obtenue dès le focus, et avec une certaine facilité puisque on croise pas moins de deux exemplaires de l'ouvrage hérétique au cours de l'histoire, comment permettre au personnage d'avancer sur cette question ? C'est quand même le genre d'information qui est susceptible de provoquer un doute assez profond sur le contenu de l'éducation transmise par Firmin.
3. Des orgueilleux, il y en a des wagons entiers dans les trois royaumes. Quelle est la raison de la guerre du Temple ? L'église devient agresseur. Est-ce parce que des signes annonçant l'imminence de l'apocalypse ont été perçus ? (Et les magientistes en sont les premiers responsables ?) Mais s'il s'agit de quelque chose d'aussi impératif, comment expliquer que cette guerre sainte prenne fin ?
Pour chacun de ces trois exemples, j'ai formulé des réponses dont je sais qu'à un moment, l'expérience de jeu du joueur qui incarne l'adopté de Firmin va m'obliger à statuer sur ce que ce personnage va pouvoir en apprendre.
Et voilà très exactement la situation : pour faire cela, je suis obligé d'outrepasser ma propre ignorance sur le monde et de "trahir" le projet des auteurs. Parce que les chances que mes solutions soient en ligne avec les Secrets à paraître sont infimes (si tant est que les Secrets traitent de ces questions, ce qui n'est même pas acquis).
Moi, je le fais. Mais je comprends très bien que certains, comme Casaïr et probablement un nombre assez important de silencieux, se sentent bloqués à ce stade. Voire qu'ils n'aient tout simplement pas le temps d'investir la quantité de travail nécessaire à pallier à ces informations pour l'instant non disponibles. Et c'est tout aussi raisonnable. Parce que bon, c'est un jeu, en fait, hein