Vision de Thilde (manuscrit daté de 854)
Je me nomme Thilde, soeur de l'Unité, loyale servante de la parole des Prophètes, et ceci est la Vision qui me fut donnée. Puisse-t-elle guider celles et ceux qui me suivront vers la connaissance que nous avons perdue, et préserver l'avenir du mensonge.
Je viens de Gwidre, le royaume qui prétend honorer l'oeuvre de Soustraine et de Jamian, mais s'est détourné de leur voie en se laissant abuser par les mensonges de l'Unique. Un royaume gouverné par un faux roi, sous la coupe d'une religion qui a trahi son prophète. Un royaume corrompu de Roses Noires prêtes à éclore.
Mes compagnons et moi sommes les derniers à connaître la vérité : le Prophète s'est à nouveau incarné dans notre monde. A notre époque, il a pris le visage d'une femme, du nom de Paireinne. Elle est la réincarnation de Soustraine et de Jamian, et de surcroît l'héritière légitime du trône de Gwidre. C'est pour cela qu'on a tenté de l'assassiner, et que ceux qui croyaient en elle furent persécutés et massacrés.
Ceci est la véritable histoire de la Sainte Reine Paireinne, et de ses dernières Roses Blanches. C'est aussi mon histoire, car je suis l'une de ces Roses.
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La princesse est née en l'an 825 après le Serment, de l'union légitime du Roi Olwen et de la Reine Ada de Gwidre. D'après ce qu'on ma rapporté, c'était une enfant précoce, faisant très tôt preuve d'une grande sagesse et d'une vive intelligence. C'était aussi une enfant curieuse, dévorée par une soif de connaissance sans limite, que ses précepteurs peinaient à épancher. Enfin, elle était d'une sensibilité extrême, qui la poussait à se passionner pour les arts, mais se muait parfois aussi en timidité vis-à-vis du monde extérieur. Cette timidité l'amenait bien souvent à s'isoler en compagnie des livres de la bibliothèque royale.
Elle développa rapidement un don pour l'écriture, et impressionna fort sa mère lorsqu'elle lui offrit une nouvelle version de sa ballade préférée pour son anniversaire. Le chant de Peyrenne et Landel, les amants de l'Adret des Gisants, naquit ainsi, et la Reine Ada en conçut un tel ravissement qu'elle invita les bardes qui visitaient sa cour à l'apprendre afin d'enrichir leur répertoire.
Qui aurait pu se douter alors que cette innocente légende, écrite par la princesse peu après son quatorzième printemps, nous servirait de guide bien des années plus tard? A mon avis, il s'agissait là de l'un des premiers signes de son identité véritable.
Pour ma part, je ne connus la princesse que dans sa vingt-deuxième année, lorsque je fus affectée peu après mon ordination auprès du Père Morgan, son précepteur de lettres et de religion, qui commençait à souffrir du poids de son âge.
Je n'avais moi-même que dix-sept ans à l'époque, et en tant que jeune prêtresse tout juste sortie de mon apprentissage, j'étais assez intimidée par la tâche qui m'attendait. Fort heureusement, le père Morgan se révéla être un maître patient et généreux, qui m'enseigna aussi bien la sagesse des écrits de Soustraine que les subtilités de l'étiquette et de la politique à la Cour. Quant à la princesse, elle et moi étions un peu semblables, ce qui nous conduisit rapidement à devenir amies.
Au cours des trois années qui suivirent, je découvris avec beaucoup d'étonnement l'ampleur des connaissances théologiques de la princesse, et fut fascinée par la finesse, la profondeur et la sagesse de sa compréhension des écrits du Prophète. Elle faisait parfois preuve de tant de clairvoyance, et parlait avec une telle justesse, que j'en vins peu à peu à me demander si elle n'avait pas été touchée par la grâce de l'Unique.
Je confiai mes interrogations au père Morgan, qui me confirma avoir eu les mêmes réflexions que moi. Nous en parlâmes à la princesse, qui en fut extrêmement troublée. Elle nous apprit alors qu'elle faisait des rêves étranges depuis quelques années, liés à l'histoire du Prophète Soustraine et à l'arrivée de Saint Jamian en Tri-Kazel. Elle nous avoua aussi que ces songes se faisaient plus sombres depuis quelques temps, sans qu'elle puisse expliquer pourquoi.
Nous décidâmes d'en parler au Roi, qui donna son accord pour que la princesse rencontre le Hiérophante Tomar et le Cénacle, afin de déterminer si elle était ou non une Elue de l'Unique.
La princesse se rendit auprès du Hiérophante et du Cénacle en compagnie du Père Morgan et de moi-même, et subit les épreuves qui permettraient de déterminer si elle possédait ou non la Bénédiction d'une Elue. Assez étrangement, le Cénacle se montra hésitant, et refusa de donner sa réponse immédiatement. Le Hiérophante nous renvoya au château royal sans plus d'explications, arguant que la délibération risquait de prendre plusieurs jours. Seul le père Morgan resta, afin d'assister aux discussions du Cénacle.
Ce fut la dernière fois que je le vis en vie.
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Les évènements s'enchaînèrent très vite après cela. Quelques jours après notre retour au château, nous reçûmes la visite précipitée de sire Anthor, l'un des chevaliers de la garde royale. Il nous apprit que le Roi et la Reine avaient été empoisonnés, et nous exhorta à fuir avec lui et la poignée d'hommes et de femmes fidèles qu'il était parvenu à réunir. Il nous sauva la vie cette nuit-là.
S'ensuivirent trois longues années de fuite, traqués inlassablement par les forces royales et le Temple, passant quelques mois dans un refuge qui nous paraissait sûr, et où nous pensions nous faire oublier, avant de devoir le quitter précipitamment pour chercher une autre cachette. Au cours de cette triste période, nous finîmes par apprendre par bribes que le duc Kaergän, le cousin de la princesse, avait accédé au trône. Quant à nous, la rumeur nous disait coupables de l'assassinat de Roi Olwen et de la Reine Ada, et nous finîmes par apprendre que le Cénacle, ainsi que le Hiérophante Tomar lui-même, nous avait déclaré hérétiques, excommuniés et avaient décrété le châtiment de damnatio memoria à notre encontre.
Nos alliés étaient peu nombreux, et payaient souvent de leur vie l'aide qu'ils nous apportaient lorsque les sigires ou les soldats de Kaergän retrouvaient notre trace.
Finalement, alors que nous étions au bout de nos forces, aussi bien physiques que mentales, épuisés par ces années de traque et de bannissement, la princesse eut une vision. Elle nous récita la ballade de Peyrenne et Landel qu'elle avait composée tant d'années auparavant, et nous dit qu'elle savait où nous trouverions un refuge où nos poursuivants ne pourraient pas nous suivre.
Elle était animée d'une force nouvelle lorsqu'elle nous apprit cela, et sa certitude était telle qu'elle gagna aussitôt nos coeurs usés. La princesse était rayonnante, et sa voix apaisa nos tourments, fit s'envoler notre fatigue, et balaya nos incertitudes. Il ne fut pas besoin de paroles entre nous ce matin-là, tant il était évident que nous venions de vivre un Miracle, qui confirmait irréfutablement le statut d'Elue de la princesse.
Nous reçumes bientôt une preuve supplémentaire de cette vérité, lorsque la princesse nous mena à notre dernier refuge : cette montagne portant le nom ancien de Cruinniu Mullaigh Síoraí, ce qui signifie approximativement "Sommet Eternel" dans la langue ancienne. La signification de la ballade de l'Adret des Gisants nous apparut alors dans toute sa clarté : nous devrions gravir ce pic, dont le nom est à l'exact opposé de celui du lieu tragique qu'évoque l'histoire de Peyrenne et Landel. La légende parlait de mort et de tragédie, alors que ce mont nous promettait la vie et le salut.
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Nous entreprîmes donc une longue et douloureuse ascension, sans équipement adéquat, pratiquement sans vivres, avec notre foi pour seul guide. Bientôt, nous ne fûmes plus qu'un frêle groupe de pèlerins en haillons, errant hors du monde dans un désert minéral et gelé oscillant entre la glace, la roche et le vide.
Pendant une éternité, notre univers se réduisit à ce pilier noir et blanc qui faisait saigner et, dans les pires des cas, geler puis noircir nos membres. La faim et la douleur devinrent des compagnes fidèles pendant que le vent nous chantait une mélopée funèbre, majestueuse et terrible, rudoyant nos corps meurtris et sapant nos âmes qui s'effritaient lentement, aussi froides et fragiles qu'une pellicule de givre.
Le temps lui-même perdit en netteté, devenant aussi évanescent et incertain que les nappes de brumes qui nous environnaient lors de trop rares moments d'accalmie. Malgré tout, nous continuâmes d'avancer, ne nous arrêtant que quelques instants pour tenter de voler un peu de repos qui sans cesse se dérobait à nous, misérablement blottis les uns contre les autres dans une anfractuosité, hagards et grelottants.
Peu à peu, notre conscience même s'effilocha sur les arêtes tranchantes que nous foulions, emportée et dispersée lambeaux par lambeaux par le néant hurlant vers lequel nous tendions chaque jour un peu plus. Et à mesure que notre identité disparaissait, ne laissant de notre âme qu'un noyau dénudé, débarrassé des illusions humaines qui le masquaient à la lumière et à lui-même, une vérité profonde, pure, naquit en nous. Devint nous. Et nous devînmes elle.
Nous étions un, nous étions multiples, nous étions éternels, nous étions éphémères, nous étions tout, et nous n'étions rien. Pendant un instant, sublime et parfait, aussi immuable et éternel qu'un glacier, il n'y eut plus de différence entre l'homme, le ciel et la roche.
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Lorsque le temps, le froid et la douleur reprirent leur signification, et que nos esprits s'éveillèrent à nouveau péniblement aux tristes limites de nos corps imparfaits, nous constatâmes que nous étions parvenus au sommet du pic.
Là, sur un étroit plateau couvert de neige, perdu dans des cieux sur lesquels le vent ne soufflait plus, se dressait un étrange sanctuaire. Nous découvrîmes ainsi une chapelle faite de la glace la plus pure, dont les formes délicates et aériennes ne semblaient pas avoir été façonnées par des mains humaines, mais ciselées par un artisan divin.
En son centre nous attendait Paireinne. Les yeux clos, le visage serein et les mains jointes en prière, elle s'était changée en statue de glace, figée pour l'éternité dans la sagesse et la plénitude. Autour d'elle, disposées en cercle, fleurissaient douze roses blanches. Elles étaient toutes semblables, et chacune était parfaite, virginale et pure.
Ce n'est qu'à ce moment que nous comprîmes pleinement la vérité à laquelle notre foi nous avait menés. Soustraine, Jamian et Paireinne ne sont qu'une seule et même personne, l'incarnation d'un prophète en des époques et des lieux différents, chargé de guider les hommes sur le chemin de l'Unité, qui lie le monde à tous les êtres vivants qui le composent.
Nous comprîmes aussi que l'Unique était un mensonge, né de l'orgueil et des faiblesses humaines, qui poussent à se réfugier dans l'ombre rassurante et paternelle d'un dieu façonné à notre image.
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"Puis les roses blanches du jardin sacré fanèrent
et le ciel s'ouvrit en deux.
Des créatures immondes sortirent de la bouche des impies,
alors que la corruption se répandait sur le monde.
Un monstre s'éleva parmi les autres,
et promit à l'homme un pouvoir infini.
Et autour de lui, je vis un millier de roses noires prêtes à éclore."
Telles sont les paroles du Prophète. Tel est le Temple. Tel est le royaume de Gwidre.
Quant à nous, nous sommes les dernières roses blanches du jardin sacré. Nous sommes les douze compagnons du prophète, témoins de ses miracles, et porteurs de sa vérité. Chacun d'entre nous est le réceptacle et le vecteur d'un aspect de l'Unité. Chacun de nous est un Elu.
Notre voie, au nom de l'Unité, est de rétablir la Vérité et l'Harmonie en ce monde. Pour cela, nous devrons combattre les mensonges du Temple, luttant dans l'ombre pour que triomphe la lumière.
Ainsi naquit l'Ordre de la Rose Blanche, et le livre de Rosag, qui contient la vérité cachée dans ses symboles, à l'image de la ballade de Peyrenne et Landel.
Seul un initié réussissant l'ascension du sommet éternel pourra contempler le visage du prophète, et connaître la véritable signification du livre de Rosag : L'Unique est un mensonge, le prophète de notre ère est une femme, et Inis Tile, terre de glace et de pureté, est le symbole de l'Unité.