Epineuse mission (nouvelle)
Publié : 15 avr. 2013, 22:51
Un récit consacré aux chevaliers ronces... et une porte ouverte sur un futur scénario.
Epineuse mission
J’étais en train de panser Balzane, ma fidèle caernide, quand un son de trompe nous a annoncé l’arrivée d’un voyageur. La nuit était déjà tombée et j’aurais plutôt eu envie d’aller dîner et de me coucher au plus vite, après tous les tracas que m’avait causé la dernière caravane, mais il n’est pas dans les habitudes des chevalier ronces de fermer la porte au nez d’un voyageur. Fogart, mon petit écuyer, avait déjà dégringolé de sa couche au-dessus des stalles.
- Alors, gamin, tu n’as plus sommeil ?
- Je ne dormais pas, chevalier, j’ai entendu qu’il y avait du monde à la porte.
- Bon, allons voir ce qu’il nous veut. Puisque tu es là, passe-moi ma tunique et mon épée.
- Vous avez raison, il ne faudrait pas qu’il vous prenne pour une servante !
- Je t’ai demandé ton avis, peut-être ? Quand tu auras un moment, enlève la paille de tes cheveux, tu as l’air d’un vannier tarish !
Une fois, un riche marchand qui n’était pas du pays s’est présenté à notre rosace pendant que j’étais dans le verger en chemise, en train de tailler les branches avec un fauchard, et il m’a crié : « Servante ! Va me chercher le chevalier Tara Mac Nuallan ! » Je ne me suis pas énervée, j’ai ramassé une assez grosse branche qui était par terre et je l’ai lancée au marchand : « Messire, veuillez jeter cette branche en l’air, je vous prie ». Surpris, il a envoyé la branche, et avant qu’elle ne retombe, j’ai coupé la branche en deux d’un coup de fauchard : les deux morceaux ont volé au bout du verger. J’ai fait le salut avec l’arme et j’ai annoncé : « Je suis le chevalier Tara Mac Nuallan, pour vous servir. » Le marchand a fait une tête pas possible… En tout cas, c’est resté un sujet de blague dans la rosace.
J’ai ouvert le judas de la grande porte. Un cavalier se tenait sur le chemin. Il montait un cheval et non un caernide, ce qui est plutôt un luxe. Je ne le reconnaissais pas : c’était peut-être un hilderin ou un seigneur de la cour ducale.
- Bonsoir, messire. Si vous cherchez un duvet et un bon repas, il vaudrait mieux vous adresser à la mère Jovia, à l’auberge des Marais. Elle n’ouvre pas volontiers sa porte à cette heure-ci, mais je peux vous escorter…
- Je suis le chevalier ronce Vernius de Taelwald. Je viens pour une affaire d’épines.
Au temps pour moi… Bon, il fait noir, je n’avais pas distingué ses insignes, et nous n’avons pas l’habitude de voir un ronce sur un cheval. A part les maîtres ronces de Llewelen et de Tilliarch qui sont venus quelquefois, mais ils se font annoncer et ils ne ressemblent pas du tout à ce Vernius. Plutôt jeune, d’après la voix, avec un accent qui n’est vraiment pas du pays. Taelwald ? Cet endroit ne me dit rien. Enfin, on verra. Avec l’aide de Fogart, j’ouvre un battant de la porte et nous faisons entrer le cheval et l’homme.
A l’écurie, Fogart est un peu trop petit pour desseller le cheval, et après réflexion, l’homme lui donne un coup de main. Je sens que l’écuyer va battre ses records de vitesse pour donner à boire et à manger à la monture avant de venir nous écouter. Enfin, la curiosité est un défaut que j’accepte. Je conduis le voyageur à la salle du chapitre. Notre Table ronde est en bois assez ordinaire, gravée des symboles de l’Ordre, mais un peu trop neuve pour faire impression. Comme je suis entrée la première et que nous ne sommes que deux, j’assure la présidence de la séance.
- Je suis le chevalier ronce Tara Mac Nuallan, de la rosace de Louarn. Notre maître de rosace, le chevalier Ferghin Mac Milard, est absent. Les autres chevaliers sont en mission ou au lit. Voulez-vous que je les fasse appeler ?
- Ce n’est pas nécessaire, du moins pour le moment. J’irai leur parler quand je saurai un peu mieux où nous en sommes. J’ai cru comprendre que le fondateur de votre rosace était le chevalier Milard ?
- Lui-même. C’était l’oncle du chevalier Ferghin. Sa tombe se trouve dans notre enclos. Vous pourrez la visiter demain matin si vous le souhaitez.
- J’en serais très honoré. Sa réputation est arrivée jusqu’à nous…
J’évite de l’interroger directement, mais il a dû lire la question dans mes yeux :
- … Je viens de la rosace du Donir, dans le royaume de Reizh. C’est la première fois que nous prenons contact avec les duchés de l’ouest de Taol-Kaer…
En effet, il vient de loin, sans doute plusieurs semaines de route. Donir ? Je ne connais pas de rosace de ce nom, mais la paperasse n’a jamais été mon point fort, et même en Taol-Kaer, il doit y avoir des maisons que je ne connais pas. Je remarque que le cavalier reste drapé dans sa cape, bien qu’il ne fasse pas froid. Il paraît un peu raide, comme intimidé. C’est sans doute sa première grande mission.
- … Notre rosace est récente, comme la vôtre. Nous essayons d’établir des liens avec les autres ronceraies de Tri-Kazel. Si vous permettez, de quelle rosace venaient vos fondateurs ?
- Nos premiers chevaliers venaient de Tilliarch, de Llewelen et de Tulg. Moi-même, ma famille est originaire de Tulg, mais ma mère s’est mariée en Salann Tir. Le chevalier Ferghin est louarnide par sa mère.
- Le moine est de Gwidre ! coupe une petite voix perçante.
Ce polisson de Fogart s’est glissé dans la salle sans faire de bruit. Toujours à fureter et se mêler de tout ! Il faut tout de même lui rappeler où il est, à ce blanc-bec !
- Fogart ! Depuis quand les drageons ont-ils voix au chapitre ?
Du coup, il boude. « Drageon » est un mot de jardinier pour désigner une jeune pousse de ronce, et c’est le nom qu’on donne à nos écuyers pour les charrier. Je me souviens que cela m’agaçait beaucoup quand j’avais son âge… Le chevalier Vernius a l’air surpris :
- Le moine ?
- Le chevalier Edern. Il a été élevé chez les moines de Gwidre, mais il n’a pas prononcé ses vœux. Un problème de vocation… En ce moment, il doit dormir. Il était avec moi dans notre dernière escorte de caravane.
- Je vois. Était-ce une mission difficile ?
- Comme ci, comme ça. Une attaque de loups contre nos caernides de bât. Edern a fait la culbute dans le ravin, nous avons perdu deux caernides, mais aucun voyageur. Il sera sur pied demain.
En ce moment, je me demande si je ne suis pas trop confiante de raconter toutes nos affaires à un inconnu. Et si c’était un sigire déguisé, lancé à la poursuite d’un transfuge de l’Unique ? Mais pour ce que j’en sais, Edern est en règle avec son ancien ordre, il a même participé à des caravanes en Gwidre. Et puis les sigires n’ont aucun pouvoir en Taol-Kaer, et s’il voulait faire le méchant, nous avons assez d’hommes d’armes dans la maison. Fogart n’aurait qu’à crier pour les appeler. Le chevalier, si c’en est bien un, a encore des questions à poser… ce qui me rappelle désagréablement que je n’ai pas dîné.
- Si ce n’est pas indiscret… Votre rosace s’inscrit-elle plutôt dans la lignée de Tuaille ou dans celle d’Osta-Baille ?
- En voilà une question ! Toutes les rosaces sont égales du moment qu’elles respectent les principes de Dris. Bien sûr, il y a des différences : Osta-Baille est plus riche, Tuaille est plus ancienne et plus proche des traditions… Mais nous acceptons tout ce qui vient de l’une ou de l’autre.
- Vous m’en voyez enchanté. Nous, à la rosace du Donir, nous cherchons des rosaces fidèles à la vocation première des ronces. Vous ne m’avez même pas demandé si je portais une lettre de change…
C’est vrai, l’idée ne m’est pas venue. En général, c’est plutôt Edern qui s’occupe de la paperasse. Je suis capable de m’en tirer au besoin, mais clairement, ce n’est pas ce que je préfère.
- … Chaque fois qu’un de nos frères arrive dans une ville, c’est la première chose qu’on lui demande : quelles lettres de change il porte, combien de daols il faut lui remettre, à quel marchand il veut vendre sa part de cargaison… Nous, au Donir, nous sommes quelques-uns à penser que ce n’est plus du tout notre mission. Pour tout vous dire, nous nous sommes séparés de la Grande Rosace de Baldh-Ruoch, et nous cherchons à être reconnus par les ronceraies de Taol-Kaer. Surtout celle de Tuaille, qui, à ce qu’on m’a dit, est la plus fidèle à nos traditions. Mais il y a sûrement de très bons éléments à Osta-Baille. Je suis très heureux de rencontrer une rosace nouvelle comme la vôtre, qui vit de peu et respecte l’esprit de la ronceraie.
- Je vois. Mais ne vous emballez pas trop. Le chevalier Ferghin sera là demain, et c’est lui qu’il faudra convaincre. Je le connais et il n’aura pas forcément envie de se fourrer dans une querelle entre ronces.
- Ce n’est pas une querelle ! Rien que l’application de nos principes, ceux sur lesquels nous avons prêté serment !
- Vous avez tout de même un cheval ?
Sa figure a une expression curieuse, comme s’il voulait rougir et n’y arrivait pas. La lumière des chandelles est trop faible pour que je discerne exactement sa réaction.
- La rosace de Baldh-Ruoch possède un élevage de chevaux, et nous en avons hérité d’une partie. C’est un arrangement provisoire.
- Soit. Nous y verrons plus clair demain. Fogart ? Sors de là, s’il te plaît ! Oui, je t’ai traité de drageon, et alors ? Tu connais le proverbe : un petit drageon deviendra une grande ronce. Tant que tu n’es qu’écuyer, est-ce que tu pourrais nous trouver à manger? Je crois que le chevalier Vernius n’a pas encore dîné.
- Je vous remercie, je crois que je vais aller me coucher tout de s…
Vernius s’est levé et a fait quelques pas hésitants vers le fond de la salle. Je me mets debout pour l’accompagner… et j’arrive tout juste à l’attraper au moment où il s’écroule par terre. Fogart et moi, nous nous dépêchons d’ouvrir sa cape et de défaire ses vêtements. Il a le bras droit crispé sur son flanc et une large plaie sanglante qui forme une tache rouge s’élargissant à vue d’œil.
- Son épée est couverte de sang ! s’exclame Fogart.
En effet… Fogart a le bon réflexe de tirer la lame du fourreau, sinon c’est un gâchis pour l’extraire quand le sang est sec, et je l’envoie chercher l’herboriste le plus proche. Je reste seule avec le blessé. Je parviens lui faire un pansement provisoire, mais je me demande bien quelle rencontre il a pu faire en route.
Epineuse mission
J’étais en train de panser Balzane, ma fidèle caernide, quand un son de trompe nous a annoncé l’arrivée d’un voyageur. La nuit était déjà tombée et j’aurais plutôt eu envie d’aller dîner et de me coucher au plus vite, après tous les tracas que m’avait causé la dernière caravane, mais il n’est pas dans les habitudes des chevalier ronces de fermer la porte au nez d’un voyageur. Fogart, mon petit écuyer, avait déjà dégringolé de sa couche au-dessus des stalles.
- Alors, gamin, tu n’as plus sommeil ?
- Je ne dormais pas, chevalier, j’ai entendu qu’il y avait du monde à la porte.
- Bon, allons voir ce qu’il nous veut. Puisque tu es là, passe-moi ma tunique et mon épée.
- Vous avez raison, il ne faudrait pas qu’il vous prenne pour une servante !
- Je t’ai demandé ton avis, peut-être ? Quand tu auras un moment, enlève la paille de tes cheveux, tu as l’air d’un vannier tarish !
Une fois, un riche marchand qui n’était pas du pays s’est présenté à notre rosace pendant que j’étais dans le verger en chemise, en train de tailler les branches avec un fauchard, et il m’a crié : « Servante ! Va me chercher le chevalier Tara Mac Nuallan ! » Je ne me suis pas énervée, j’ai ramassé une assez grosse branche qui était par terre et je l’ai lancée au marchand : « Messire, veuillez jeter cette branche en l’air, je vous prie ». Surpris, il a envoyé la branche, et avant qu’elle ne retombe, j’ai coupé la branche en deux d’un coup de fauchard : les deux morceaux ont volé au bout du verger. J’ai fait le salut avec l’arme et j’ai annoncé : « Je suis le chevalier Tara Mac Nuallan, pour vous servir. » Le marchand a fait une tête pas possible… En tout cas, c’est resté un sujet de blague dans la rosace.
J’ai ouvert le judas de la grande porte. Un cavalier se tenait sur le chemin. Il montait un cheval et non un caernide, ce qui est plutôt un luxe. Je ne le reconnaissais pas : c’était peut-être un hilderin ou un seigneur de la cour ducale.
- Bonsoir, messire. Si vous cherchez un duvet et un bon repas, il vaudrait mieux vous adresser à la mère Jovia, à l’auberge des Marais. Elle n’ouvre pas volontiers sa porte à cette heure-ci, mais je peux vous escorter…
- Je suis le chevalier ronce Vernius de Taelwald. Je viens pour une affaire d’épines.
Au temps pour moi… Bon, il fait noir, je n’avais pas distingué ses insignes, et nous n’avons pas l’habitude de voir un ronce sur un cheval. A part les maîtres ronces de Llewelen et de Tilliarch qui sont venus quelquefois, mais ils se font annoncer et ils ne ressemblent pas du tout à ce Vernius. Plutôt jeune, d’après la voix, avec un accent qui n’est vraiment pas du pays. Taelwald ? Cet endroit ne me dit rien. Enfin, on verra. Avec l’aide de Fogart, j’ouvre un battant de la porte et nous faisons entrer le cheval et l’homme.
A l’écurie, Fogart est un peu trop petit pour desseller le cheval, et après réflexion, l’homme lui donne un coup de main. Je sens que l’écuyer va battre ses records de vitesse pour donner à boire et à manger à la monture avant de venir nous écouter. Enfin, la curiosité est un défaut que j’accepte. Je conduis le voyageur à la salle du chapitre. Notre Table ronde est en bois assez ordinaire, gravée des symboles de l’Ordre, mais un peu trop neuve pour faire impression. Comme je suis entrée la première et que nous ne sommes que deux, j’assure la présidence de la séance.
- Je suis le chevalier ronce Tara Mac Nuallan, de la rosace de Louarn. Notre maître de rosace, le chevalier Ferghin Mac Milard, est absent. Les autres chevaliers sont en mission ou au lit. Voulez-vous que je les fasse appeler ?
- Ce n’est pas nécessaire, du moins pour le moment. J’irai leur parler quand je saurai un peu mieux où nous en sommes. J’ai cru comprendre que le fondateur de votre rosace était le chevalier Milard ?
- Lui-même. C’était l’oncle du chevalier Ferghin. Sa tombe se trouve dans notre enclos. Vous pourrez la visiter demain matin si vous le souhaitez.
- J’en serais très honoré. Sa réputation est arrivée jusqu’à nous…
J’évite de l’interroger directement, mais il a dû lire la question dans mes yeux :
- … Je viens de la rosace du Donir, dans le royaume de Reizh. C’est la première fois que nous prenons contact avec les duchés de l’ouest de Taol-Kaer…
En effet, il vient de loin, sans doute plusieurs semaines de route. Donir ? Je ne connais pas de rosace de ce nom, mais la paperasse n’a jamais été mon point fort, et même en Taol-Kaer, il doit y avoir des maisons que je ne connais pas. Je remarque que le cavalier reste drapé dans sa cape, bien qu’il ne fasse pas froid. Il paraît un peu raide, comme intimidé. C’est sans doute sa première grande mission.
- … Notre rosace est récente, comme la vôtre. Nous essayons d’établir des liens avec les autres ronceraies de Tri-Kazel. Si vous permettez, de quelle rosace venaient vos fondateurs ?
- Nos premiers chevaliers venaient de Tilliarch, de Llewelen et de Tulg. Moi-même, ma famille est originaire de Tulg, mais ma mère s’est mariée en Salann Tir. Le chevalier Ferghin est louarnide par sa mère.
- Le moine est de Gwidre ! coupe une petite voix perçante.
Ce polisson de Fogart s’est glissé dans la salle sans faire de bruit. Toujours à fureter et se mêler de tout ! Il faut tout de même lui rappeler où il est, à ce blanc-bec !
- Fogart ! Depuis quand les drageons ont-ils voix au chapitre ?
Du coup, il boude. « Drageon » est un mot de jardinier pour désigner une jeune pousse de ronce, et c’est le nom qu’on donne à nos écuyers pour les charrier. Je me souviens que cela m’agaçait beaucoup quand j’avais son âge… Le chevalier Vernius a l’air surpris :
- Le moine ?
- Le chevalier Edern. Il a été élevé chez les moines de Gwidre, mais il n’a pas prononcé ses vœux. Un problème de vocation… En ce moment, il doit dormir. Il était avec moi dans notre dernière escorte de caravane.
- Je vois. Était-ce une mission difficile ?
- Comme ci, comme ça. Une attaque de loups contre nos caernides de bât. Edern a fait la culbute dans le ravin, nous avons perdu deux caernides, mais aucun voyageur. Il sera sur pied demain.
En ce moment, je me demande si je ne suis pas trop confiante de raconter toutes nos affaires à un inconnu. Et si c’était un sigire déguisé, lancé à la poursuite d’un transfuge de l’Unique ? Mais pour ce que j’en sais, Edern est en règle avec son ancien ordre, il a même participé à des caravanes en Gwidre. Et puis les sigires n’ont aucun pouvoir en Taol-Kaer, et s’il voulait faire le méchant, nous avons assez d’hommes d’armes dans la maison. Fogart n’aurait qu’à crier pour les appeler. Le chevalier, si c’en est bien un, a encore des questions à poser… ce qui me rappelle désagréablement que je n’ai pas dîné.
- Si ce n’est pas indiscret… Votre rosace s’inscrit-elle plutôt dans la lignée de Tuaille ou dans celle d’Osta-Baille ?
- En voilà une question ! Toutes les rosaces sont égales du moment qu’elles respectent les principes de Dris. Bien sûr, il y a des différences : Osta-Baille est plus riche, Tuaille est plus ancienne et plus proche des traditions… Mais nous acceptons tout ce qui vient de l’une ou de l’autre.
- Vous m’en voyez enchanté. Nous, à la rosace du Donir, nous cherchons des rosaces fidèles à la vocation première des ronces. Vous ne m’avez même pas demandé si je portais une lettre de change…
C’est vrai, l’idée ne m’est pas venue. En général, c’est plutôt Edern qui s’occupe de la paperasse. Je suis capable de m’en tirer au besoin, mais clairement, ce n’est pas ce que je préfère.
- … Chaque fois qu’un de nos frères arrive dans une ville, c’est la première chose qu’on lui demande : quelles lettres de change il porte, combien de daols il faut lui remettre, à quel marchand il veut vendre sa part de cargaison… Nous, au Donir, nous sommes quelques-uns à penser que ce n’est plus du tout notre mission. Pour tout vous dire, nous nous sommes séparés de la Grande Rosace de Baldh-Ruoch, et nous cherchons à être reconnus par les ronceraies de Taol-Kaer. Surtout celle de Tuaille, qui, à ce qu’on m’a dit, est la plus fidèle à nos traditions. Mais il y a sûrement de très bons éléments à Osta-Baille. Je suis très heureux de rencontrer une rosace nouvelle comme la vôtre, qui vit de peu et respecte l’esprit de la ronceraie.
- Je vois. Mais ne vous emballez pas trop. Le chevalier Ferghin sera là demain, et c’est lui qu’il faudra convaincre. Je le connais et il n’aura pas forcément envie de se fourrer dans une querelle entre ronces.
- Ce n’est pas une querelle ! Rien que l’application de nos principes, ceux sur lesquels nous avons prêté serment !
- Vous avez tout de même un cheval ?
Sa figure a une expression curieuse, comme s’il voulait rougir et n’y arrivait pas. La lumière des chandelles est trop faible pour que je discerne exactement sa réaction.
- La rosace de Baldh-Ruoch possède un élevage de chevaux, et nous en avons hérité d’une partie. C’est un arrangement provisoire.
- Soit. Nous y verrons plus clair demain. Fogart ? Sors de là, s’il te plaît ! Oui, je t’ai traité de drageon, et alors ? Tu connais le proverbe : un petit drageon deviendra une grande ronce. Tant que tu n’es qu’écuyer, est-ce que tu pourrais nous trouver à manger? Je crois que le chevalier Vernius n’a pas encore dîné.
- Je vous remercie, je crois que je vais aller me coucher tout de s…
Vernius s’est levé et a fait quelques pas hésitants vers le fond de la salle. Je me mets debout pour l’accompagner… et j’arrive tout juste à l’attraper au moment où il s’écroule par terre. Fogart et moi, nous nous dépêchons d’ouvrir sa cape et de défaire ses vêtements. Il a le bras droit crispé sur son flanc et une large plaie sanglante qui forme une tache rouge s’élargissant à vue d’œil.
- Son épée est couverte de sang ! s’exclame Fogart.
En effet… Fogart a le bon réflexe de tirer la lame du fourreau, sinon c’est un gâchis pour l’extraire quand le sang est sec, et je l’envoie chercher l’herboriste le plus proche. Je reste seule avec le blessé. Je parviens lui faire un pansement provisoire, mais je me demande bien quelle rencontre il a pu faire en route.