Arthus a écrit :Du coup, comment envisages-tu les choses? Comme un grand tout à plusieurs niveaux plus ou moins interconnectés, ou comme un agglomérat de plusieurs secrets indépendants, qui n'ont pas forcément tous de rapports entre eux?
D'un point de vue MJ, je ne propose pas de vision compacte, uniciste où la loi du grand tout serait révélée au joueur. Ce sera à eux de spéculer sur les événements que je leur présente.
Dans l'idéal, je parviens à donner une impression de cohérence qui les pousse à questionner leurs propres croyances pour tenter une vision intégratrice de l'univers tout entier. Mais Newton leur suffirait en fait. La gravitation a beau être "théoriquement" fausse (puisque qu'elle ne tient pas compte de l'espace-temps), elle demeure explicative de tous les phénomènes courants, sauf les différences de vitesse de propagation de la lumière et de l'effet gravitationnel...
Ce que je veux dire par là, c'est qu'en tant que Conteur, j'ai seulement la charge de leur dépeindre quelque chose qui semble aller de soi, qui semble cohérent, qui soit crédible, tout en proposant différents niveaux de découvertes successives, qui viennent remettre en cause tout ou partie des conclusions précédentes. Cette attitude est très libératrice et permet d'ailleurs de ne pas trop me laisser paralyser par les secrets que tu es en train de relire et auxquels je n'ai pas encore accès, ou par les secrets qui viendront plus tard encore...
Je n'ai en revanche pas l'obligation de trancher sur une histoire complète qui leur révèlerait tout. D'ailleurs, comment un personnage, humain, mortel, pourrait avoir l'outrecuidance d'imaginer tout comprendre ? Qu'ils comprennent déjà ce qu'ils peuvent comprendre et qu'ils en tirent un comportement pour leur vie présente (et peut-être leur vies futures), c'est tout ce qu'on leur demande.
Justement, peux-tu développer succinctement, notamment en ce qui concerne les liens entre les deux?
Pas succinctement alors, je te présente une théorie générale de l'âme (naturellement pompée sur diverses sources, dont la mystique shiite et soufie, mixée avec un peu d'Aristote et de bouddhisme... Mais je trouve que ça colle super bien à mes problèmes pour concilier la survivance de l'âme promise par l'Unique et la dissolution du Rindath garantie par les demorthen

).
Très peu de chance que mes joueurs accèdent à ce genre de révélation, mais elle a le mérite de permettre de situer un maximum de choses avec juste deux concepts, une âme inférieure (Rindath) rencontre une âme supérieure (issue des grands esprits) et forme une âme humaine, qui peut devoir expérimenter plusieurs vies pour comprendre ce qu'elle a à comprendre.
Le Rindath est le flux vital, l'esprit qui anime la création déterminée (dans le sens où elle n'a pas de libre-arbitre). Ce n'est pas vraiment l'âme au sens où l'on entendrait l'âme humaine, c'est la partie de l'âme qui soutient la vie, permet la croissance, la perpétuation de la vie et contient les instincts et passions.
Pour prendre les choses du début, le minéral, le végétal et l'animal ont tous une âme vitale sans laquelle leur vie n'est pas possible. Cette âme vitale naît des racines de l'arbre-vie. Elle provient donc de la partie inférieure du monde spirituel.
Ce courant d'âme circule de façon "verticale" et "s'élève" du minéral vers le végétal, du végétal vers l'animal. En un sens, on pourrait dire qu'il se "perfectionne", se "raffine" ou "se charge d'éléments caractériels et de capacités à promouvoir la vie". Il s'agit d'un mouvement "ascendant" dans le sens où la transformation est une transformation de la substance nommée Rindath.
L'apparition de la conscience humaine marque une étape importante. A ce niveau-là, le libre-arbitre et donc la volonté apparaissent. Ce qui signifie que l'homme a la capacité de contraindre durablement ses instincts en exerçant une force qui domine ses pulsions et désirs. C'est le moment où il y a une rupture avec le cycle précédent : l'âme humaine est constituée de l'association de deux courants.
Le Rindath ayant acquis, par sa longue migration à travers tout les règnes précédents, la qualité pour devenir une âme "animal-humaine", c'est cette partie de l'âme qui imprègne le conscient et l'inconscient de la psyché humaine des désirs animaux, de ce qui relève du primate, mais assure également le support de vie et de développement du corps. Les os réfèrent au minéral, le système pileux au végétal, le système reproductif à l'animal, etc. C'est ce qui peut faire dire de quelqu'un qu'il a vraiment le caractère d'un ours, ou qu'il est venimeux... S'il ne domine pas cette nature, son comportement sera dominé par les caractères animaux dont il "hérite" au travers de son Rindath.
Mais l'autre courant contient, en ferment, les autres qualités humaines, notamment la volonté, l'inspiration, le sens moral... Cette âme-là a été créée par l'action des esprits supérieurs (insufflée par l'air, engendrée par l'eau, imaginée par le feu, matérialisée par la terre, par exemple...). A son point d'apparition, dans la partie supérieure du monde spirituel, elle est "pure", mais ignorante. Son expérience des contraires est nulle. Sagesse / Folie, Feu / Gel, Souffrance / Plénitude, Bien / Mal, elle ne sait rien de cela.
Son parcours consiste donc à "descendre" dans le monde intermédiaire, fusionner avec une âme animal-humaine, puis s'insérer dans un nouveau-né. Là, dès sa première incarnation, elle va piocher les nutriments nécessaires à son développement, à sa maturation, à son perfectionnement, aux travers des conflits entre émotions et raisons, notamment. Son objectif serait donc de redevenir "pure", mais connaissante.
A chaque fin d'existence, le Rindath (partie animale-humaine) se sépare de l'âme. Normalement, il se dissout dans les courants primordiaux et contribue à réalimenter l'infusion de nouveaux courants de Rindath dans le monde. Ce cycle est impersonnel, mais il alimente et soutient pourtant l'ensemble de la nature. (Anima, déjà cité précédemment, au sens où l'emploie Aristote dans "De Anima", ce qui anime la création).
A chaque fin d'existence, l'âme spirituelle va dans le monde intermédiaire, l'intermonde. Là, soit elle a atteint un niveau qui lui permet de s'élever, se libérer, s'affranchir de la causalité, bref de sortir du cycle, soit non. Dans ce cas, elle aura une 2e chance et réintègrera un autre corps, plus tard, pour poursuivre sa route.
A la différence des âmes humaines, les C'maoghs sont plus élémentaires. Ils ne contiennent, essentiellement, que certains flux issus des esprits supérieurs, tandis que l'homme en contient tous les aspects. (Merci Nephilim, pour la différence entre plexus et nexus, et pour le nephilim comme allégorie de l'être humain vu par Hippocrate).
L'avantage de cette théorie de fond, c'est qu'elle permet de dire que tout le monde a raison :
- le Rindath se dissout (enfin, en temps normal, on va voir ça après)
- l'âme est bien immortelle (vive l'Unique ! Enfin, même si tu crois pas, ça marche aussi)
- elle se réincarne (Des roses pour tout le monde !)
L'autre avantage, c'est qu'elle préfigure toute une écologie spirituelle, avec des esprits "maléfiques", ou prédateurs, ou égarés, ou corrompus, etc. Il est donc assez aisé d'extrapoler une foule de choses de cette vision d'un monde dualisé et qui explique au niveau le plus essentiel la raison pour laquelle l'homme se sent toujours tiraillé entre désir et devoir, entre passion et raison, entre ça et surmoi... Bref, qui renvoie justement à la nature duale de l'homme et à sa condition de lutteur contre lui-même.
Concernant les dérèglements de ce bel environnement, ils sont multiples :
L'action de Sniomh peut corrompre, directement ou indirectement, les deux courants.
- Le Rindath est un flux qui circule, mais, en présence des émanations de Sniomh, son venin, au sens symbolique, il se dénature. L'élan vital qu'il contient devient, un peu à la façon d'un ADN détruit, le support d'une vie contre-nature, qui mélange les règnes.
- Les C'maoghs, esprits élémentaires, craignent également sa corruption, qui les fait fuir, ou les transforme en ombres élémentaires, des esprits qui perdent leurs qualités (et quelque part leur droit à habiter le niveau intermédiaire du monde spirituel), pour les déchoir au niveau d'esprits du monde inférieur... Peut-être les démons des limbes.
- Les âmes humaines, parce qu'elles ne sont pas entièrement déterminées par leur nature ou leurs instincts, ont un choix face à Sniomh, qui devient le bon vieux serpent tentateur du monothéisme judéo-chrétien. Il s'appuie sur les désirs de l'âme animale-humaine pour les corrompre. Cette déchéance forme des âmes inaptes à poursuivre, après leur mort, la trajectoire prévue. Elle peuvent cependant se réincarner, mais dans des formes abârtardies et cependant conscientes d'elles-mêmes : les dreins.
De là, on déduit l'imagerie symbolique des rites demorthen d'inhumation.
Lorsque l'être humain meurt, on l'isole du monde spirituel inférieur en isolant son corps, qui repose sur une matière minérale (qui était peut-être un minéral très précis, dans les anciennes traditions), afin qu'il ne puisse rétrograder ou être aspiré dans les limbes. Les esprits demons du monde inférieur ne peuvent alors l'occuper.
Puis on lui place un masque sur le visage, ce qui renvoie au fait que les âmes humaines égarées et autres spectres présents dans le monde spirituel intermédiaires n'ont pas de "face", ce qui est une autre façon de dire qu'ils n'ont plus de "nom", ce qui est une autre façon d'exprimer leur égarement, leur exil du cycle normal.
Lorsque l'âme humaine se présente dans l'intermonde, elle doit accomplir un voyage, qui semble prendre une vingtaine de jours dans le monde physique (cf. limite du miracle Résurrection), durant lequel elle va se présenter à une évaluation du rang spirituel et des qualités qu'elle a pu acquérir durant son passage sur Esteren. Pour s'y rendre, elle traverse une zone dangereuse où les esprits drein peuvent tenter de l'intercepter, en s'appropriant son visage.
Le masque posé sur le mort a donc une fonction de leurre. Si l'âme du mort croisait un tel esprit drein, en recherche d'une face pour parvenir à se réincarner, seul le masque serait arraché, tandis que l'âme pourrait ainsi poursuivre son parcours en sécurité.
Le drein, muni de ce masque, pense pouvoir se réincarner dans un humain, mais comme il n'a pas réellement réacquis ce qu'il lui manque, il atterit dans un corps corrompu, monstrueux, son masque fixé sur le visage...
Enfin, autre dérèglement possible, la domination d'un être par les passions (émotions).
Si l'on pose l'idée que l'âme animale-humaine (Rindath) est existenciée à partir du monde inférieur, et que l'âme spirituelle est un esprit combinant les potentialités des grands esprits créateurs, je me représente la chose comme une gravitation bipolaire.
Du point de vue du parcours que l'âme spirituelle doit accomplir, le monde inférieur est comme un pôle gravitationnel qui agit sur les "charges émotionnelles" et contribue à freiner son ascension (ou sa libération de l'attraction animale, pour paraphraser les fusées).
Plus l'homme se charge "d'attachements" (l'amour des siens, l'avidité, la cupidité, le désir immodéré pour la nourriture, le plaisir, la confort, la paresse, etc.), plus l'effort qu'il devra fournir pour s'élever sera important.
Plus l'homme se "détache", plus il devient sensible à une autre force d'attraction, plus spirituelle celle-là et qui tend à permettre à son âme de gravir les degrés (d'une échelle de Jacob, comme dans la Bible, ou du Nirvâna, ou des cieux, ou des 1001 marches vers l'Unique... Fais ton choix : le thème est omniprésent dans l'histoire des religions).
Bref (haha), dans le cas où une personne est réellement envahie par l'émotion, ce flux émotionnel ou passionnel déborde d'elle et imprègne le Rindath alentour, éventuellement guidé inconsciemment par un attachement particulier, qu'il soit dans le monde physique (ce qui donne un objet de pouvoir), ou dans le monde spirituel (ce qui a toute les chances de donner une âme égarée, tellement dominée par ses passions que son Rindath ne se sépare pas d'elle à la mort, mais va donc continuer de vouloir toujours retourner à sa propre source, le monde inférieur).
Voilà, ça c'était pour la première question. T'en as d'autres ?
Bon, allez, je fais plus court pour la suite !
peux-tu préciser? Comment se forment ces "trous", selon toi?
D'un point de vue "trous naturels", càd non forcés par une volonté propre :
Je vois les trois niveaux du monde spirituel comme trois draps tendus les uns légèrement au-dessus des autres. Avec un quatrième drap qui colle à celui du milieu : le monde physique.
Celui du dessous est agité de remous, par les ondulations d'un serpent.
Celui du dessus est balayé par le souffle des esprits supérieurs.
Ces trois draps ondulent légèrement sous l'effet de ces pressions et dépressions. Et parfois, ils se touchent. Selon la violence du choc, effleurement ou claquement, la barrière plie, la trame se distend ou se déchire légèrement. Et y'a un trou.
Pour l'effet du Nimheil, en fait, c'est le sommet d'un iceberg. La volonté de Sniomh se fraie un passage du monde spirituel inférieur dans le monde intermédiaire. Là, sa volonté se concentre, attire des esprits égarés, fragmentés et les corrompt. S'appuyant sur leurs désirs et leurs sentiments de perte, elle force contre la paroi du monde et troue cette paroi. Un tout petit trou.
De l'autre côté, dans le monde physique, le Rindath exposé à ce courant spirituel corrompu se trouve comme aimanté par la brèche. Il tente de cicatriser le monde, parce qu'il est également l'agent de la vie et qu'il se doit de résister à cette incursion de l'au-delà dans le monde physique.
Tel un anticorps, il s'expose à l'agent pathogène et se faisant, cesse de se mouvoir en liberté, meurt, se fossilise et bien sûr, exposé à la corruption, devient lui-même un agent corrupteur du monde. Le Nimheil est donc le pus qui se forme sur la peau du monde, lorsque des bactéries l'attaquent.
(cf. La Voix des Morts, Orson Scott Card) : Peux-tu développer cette référence (je n'ai pas lu cet auteur)?
Ah, facile :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hi%C3%A9ra ... 'exclusion
La hiérachie de l'exclusion a formellement à voir avec le concept philosophique de l'alterité et de l'étranger.
Sincèrement, lire le dyptique "La stratégie Ender" puis "La voix des morts" est un immense plaisir SF. Je ne prends pas tout chez cet auteur, notamment la suite du cycle, mais ces deux-là, à lire à la suite si possible, sont des chefs d'oeuvre (ça se discute, bien sûr, mais c'est mon humble avis personnel).
Peux-tu en développer le fonctionnement?
Je ne crois pas qu'il y aura un système, non. PNJ only, et si ça doit se produire en jeu, j'y réfléchirais à ce moment-là. Il est probablement que l'intensité d'une telle scène fasse que je me passe complètement d'un système.
Simplement dire que je pense que les arts "immatériels" (danse, musique, chant) sont les arts qui permettent peut-être une forme de communication.
D'ailleurs, en me fondant sur le dessin de la grotte oubliée, où l'on voit deux monstres (dont le serpent ?) avec un humain qui désigne l'un des deux à l'autre. Je compte bien présenter mes filidh vêtus exactement de cette façon. A eux de voir, si après tant de mois, il s'en rappelleront ^^
Cela a-t-il un lien avec ta théorie du "langage primordial" (si tu l'as conservée)?
La théorie du Logos est le moyen par lequel le monde advient à l'existence. Elle diffère de la théorie de l'âme qui est une théorie constitutive, qui explique comment le monde fonctionne.
Cependant, elle continue de m'intéresser à un niveau cosmogonique parce qu'elle tend à expliquer pourquoi les noms, les vrais noms, ont une importance, et qu'elle interroge très directement la tension entre sujet et conscience (vieux débat philosophique, mais qu'on peut ressentir ça et là dans les Ombres d'Esteren).
En très résumé, ce problème renvoie à la tension qui existe entre la conscience et le sensorium. D'Aristote (encore, dans les Catégories) à Descartes (sa métaphysique) en passant par ses critiques (Spinoza), la thèse est la suivante :
La conscience est-elle uniquement accessible par la raison ? Ou bien les phénomènes comme l'expérience ou les sens accèdent également à la raison ? L'apparition du concept d'inconscient a relancé le débat au XXe siècle et le sujet n'est pas clos.
D'ailleurs, on en a eu un bref aperçu en parlant de "faits vérifiables" dans ce même sujet, quand certains ont défendu que seule la raison devait s'emparer des objets qualifiés de "faits objectifs", quand d'autres ont émis l'idée que les phénomènes apparemment vécus par les témoins, donc subjectifs, pouvaient également servir de support à la réflexion...
En tout cas, c'est un sujet qui me plait, notamment le concept d'obscurités du sujet, c'est-à-dire par exemple, comment le sujet est-il incapable d'appréhender certaines dimensions qui le constituent ?
Cette fragmentation de la conscience de soi est également un impératif logique lorsque l'on constate comment on peut être amené à
se mentir à soi-même. Par définition, une conscience de soi unique et indivisible ne pourrait se mentir à elle-même, il faut au moins disposer d'une conscience duale pour cela.
Et on reboucle avec l'idée des deux âmes constitutives de l'âme humaine, les deux principes d'Ahura Mazda et d'Ahriman du Zoroastrisme, qui forment notre dualité existencielle.
J'avoue que je suis assez perdu avec ce concept de trois portes. Ce n'est pas la première fois que tu en parles et je ne vois pas trop à quoi tu fais référence.
Ca, c'est facile de faire court : Livre 1, p85, description de Baldh-Ruoch, la cité du Roc Chanté
A toi !