Ce qui m'ennuie un peu, dans cette histoire de systématiser une jauge d'humanité, c'est qu'en fait, la plupart des joueurs vont assimiler humanité à moralité.
Dans Vampire, l'humanité est clairement consubstantielle de la morale.
Mais dans Esteren, il y a tout d'abord le piège de l'Idéal.
Je pense que beaucoup de joueurs vont assimiler le "respect d'un code" ou "la force d'une conviction" à un code moral ou à une conviction éthique. C'est probablement lié au fait que la notion même d'idéal renvoie à une perception "élevée".
Or, si l'Idéal est juste la force de la croyance, indépendamment du contenu de la croyance, alors un tortionnaire, un terroriste ou un assassin nihiliste ont 5 en Idéal. Que ce soit parce qu'ils sont convaincus d'agir pour un bien supérieur ou parce qu'ils sont trop peu éduqués pour questionner la position qu'on leur demande d'adopter, autrement dit, indépendamment de leur Raison ou de leur Empathie, l'Idéal marque leur engagement professionnel et la capacité qu'ils ont "d'aller jusqu'au bout".
Une fois que l'on a établi que les 5 voies ne donnaient donc qu'un éclairage mécanique du fonctionnement de la psyché d'un humain, il reste en effet à définir ce qui fonde leur humanité.
Je fais un petit détour, mais je reviens vite :
La folie paraît dangereuse et toutes les sociétés ont dû s'organiser pour la qualifier et lui attribuer une position sociale. Mais elle n'a jamais mis en danger de sociétés. Jamais la déviance n'a fait s'effondrer une société.
En revanche, l'excès d'ordre, sans contre-pouvoir, et l'excès de raison (le productivisme technicisé, qui menace l'environnement planétaire, ou la physique nucléaire, et la course à l'armement) ont souvent obtenu la capacité potentielle de détruire la société, et l'ont parfois fait.
Pour autant, notre société a-t-elle décrétée la folie moins dangereuse que la raison ?
Ce que je veux dire par là, c'est que "humanité" peut s'entendre selon différents paradigmes :
-
L'humanité est le point commun entre tous les hommes, définition exclusive, formelle et quasi-mathématique qui est en fait une définition politique d'une république ayant formulé un projet égalitaire. Mais absolument pas opérante pour définir ce qu'elle est, sauf à considérer que dès que je vois un point non commun entre deux hommes quelconques, alors ce point ne fait pas partie de l'humanité. On est donc capable de dire ce qui n'est pas inclus dans l'humanité, mais toujours pas ce qu'est l'humanité.
-
L'humanité est plus vaste que chacun d'entre nous, définition culturelle, chaque individu est inclus dans l'humanité, mais aucun d'entre eux ne peut prétendre incarner l'humanité. Tous les comportements humains, du plus noble au plus vil, du plus altruiste au plus égoïste, du plus rationnel au plus irrationnel, sont donc inclus dans l'humanité.
-
L'humanité est l'idéal de l'être humain, définition morale, un être véritablement humain, c'est un être qui intègre en lui toutes les composantes de son propre être (du primate au cortex supérieur) et s'en sert pour maintenir sous contrôle de sa raison sa pulsion de domination, de prédation, de pouvoir (le primate supérieur et social) au nom de concepts abstraits comme l'égalité (donc je ne suis pas supérieur à l'autre), la liberté (donc l'autre peut ne pas faire ce que je souhaiterais qu'il fît) ou la fraternité (si je me mets à sa place, j'agirai peut-être bien comme lui).
Donc, déjà, je suppose que le projet dans Esteren, c'est de parler de l'humanité morale.
Mais on pourrait aussi envisager de parler d'une humanité culturelle, c'est-à-dire que la transformation, la métamorphose, peut donner un être qui ne soit plus humain au sens culturel du terme. Un
étranger. C'est d'ailleurs la voie de tes Heera. La métamorphose ne modifie pas que l'apparence ou la psyché (ce qui pourrait suffire, déjà, à faire un bon étranger), elle modifie également l'essence de ces êtres.
Et pour moi, si on relie le Rindath à la notion d'humanité, c'est plutôt d'humanité culturelle qu'on parle, et pas d'humanité morale.
En clair, un être rationnel et sociopathe au dernier degré, mais qui n'engage pas ses émotions (bin oui, il est sociopathe), conserverait son Rindath (Il fait toujours partie de l'humanité), mais ne serait pas perçu comme très humain (au sens moral) par ses congénères.
A mon sens, si je devais gérer un cas de figure à la table, par exemple avec Eoghan (monstre jaloux) et Adéliane (qui se fantômatise) ou même un Joris fin de campagne (qui s'angélise), je ferai en sorte de pousser sur le RP, peut-être en modifiant des Voies d'autorité sur la feuille de perso (ce qui est évidemment un problème pour le joueur, puisque ça modifie ses compétences) et de présenter une éventuelle perte de Rindath (à Adéliane, puisque les autres s'en cognent) comme
une conséquence d'un mal plus profond (la perte d'humanité).
Quant à savoir si "tout le monde" a une jauge d'humanité, bin, j'aurai tendance à dire que tous les humains ayant une humanité (et même plusieurs), ils ont tous une jauge.
Après, sans doute qu'ils n'ont pas non plus les moyens de la faire bouger (dans le cas de l'humanité culturelle) ou qu'elle varie en fonction des intentions et des actes qu'ils accomplissent (dans le cas de l'humanité morale).
Quoiqu'il en soit, une petite citation en renforts, version artillerie

(extrait de "Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur", Edgar Morin pour l'Unesco.)
Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans inassouvis de désirs et d'amours, des abîmes de malheur, des immensités d'indifférence glacée, des embrasements d'astres en feu, des déferlements de haine, des égarement débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments...
L'homme est ainsi sapiens et demens (rationnel et délirant), faber et ludens (travailleur et joueur), empiricus et imaginarius (empirique et imaginaire), prosaïcus et poéticus (prosaïque et poétique).
Alors, elle est où l'humanité, là-dedans ? C'est quoi qu'on va mesurer avec la jauge ?