Une discussion qui prend une tournure intéressante qui, à mon avis, se réglera table par table sur la question de ce que les Voies représentent.
Pour ma part, je ne fais pas partie des "égalitaristes". C'est-à-dire que, même lorsque je crée des persos, ou que j'attribue des pex, je n'ai aucune difficulté à considérer que tel épisode, centré sur tel ou tel personnage, va amener ce personnage a comprendre plus de choses que celui d'à-côté.
Du coup, j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi le fait que l'un des personnages obtienne un avantage (plus de points de survie, par exemple) soit un motif de frustration pour les autres. Ils devraient plutôt se réjouir de voir l'un des leurs s'améliorer et leur groupe se renforcer, non ?
S'affliger da la réussite d'autrui, n'est-ce pas le premier symptôme de la jalousie ?
Et se réjouir de son malheur, le syndrome ?
Cet axiome étant posé, vous comprendrez que, pour moi, je trouverai un peu trop commode de faire de la Combativité l'équivalent de la Volonté. La Volonté intervient dans tous les passages à l'acte d'un individu. Du coup, un personnage sans Combativité serait alors forcément un velléitaire, un contemplatif, un passif, un idéaliste, un intellectuel, mais sans aucune capacité de trouver une raison de se bouger le cul...
De ce fait, à ma table, les Voies représentent avant tout la façon dont un personnage aborde un problème. Un combatif abordera un problème sous l'angle d'un affrontement, qu'il s'agisse d'une joute oratoire, d'une conquête amoureuse ou d'une lutte pour la survie...
Confronté aux mêmes situations, un raisonneur pourra plutôt percevoir la cohérence de l'argumentation, déterminer le chemin vers le coeur de l'objet de son désir, et anticiper les risques d'une situation potentiellement dangereuse.
Dans une telle perspective, l'idéaliste va réfléchir et agir en se fondant sur des valeurs, un système de croyance dont la fermeté dépend de la valeur de sa Voie. Une discussion devient un lieu d'affirmation de la Vérité (sa vérité, bien entendu), la séduction devient un enjeu de conviction et la survie peut parfois être moins importante que l'amitié, la foi ou l'honneur... La fin ne justifie pas le moyen.
Autre conséquence de cette construction personnelle, les Voies sont liées de façon relative. Cela signifie qu'elles prennent sens dans les conflits entre elles. C'est donc dans les épreuves et les dilemmes que se manifestent les tendances récurrentes, les comportements habituels, les préjugés ou les solides conclusions d'une longue expérience : autrement dit, c'est dans le conflit entre elles que les Voies se révèlent.
Esteren propose des personnages plus déséquilibrés que nous ne le sommes, qui sont donc esquissés à gros traits, un peu caricaturaux ou un peu simplifié, mais qui reste très crédible, comme tout bon système doit l'être. (Comme on dit d'un coup de feu de cinéma : il ne s'agit pas d'être réaliste, il s'agit d'être crédible.)
Il n'en demeure pas moins qu'à mon sens, il n'y a surtout pas de valeur absolue à ces Voies. Autrement dit, un personnage malingre, veule et mentalement dérangé qui a une Combativité à 5 peut en fait avoir une Combativité moins élevée, au sens absolu, qu'un personnage fort, volontaire et équilibré ayant lui aussi une Combativité à 5.
S'il fallait des pex pour modifier les Voies, je pourrais même considérer que le coût pour monter la Combativité soit plus élevé pour le personnage fort, volontaire et équilibré que pour le personnage malingre. La raison est qu'il n'en a pas autant besoin que celui qui a été défavorisé par la Nature et que s'il fallait considérer qu'ils ont tout deux survécus jusqu'à ce que la partie commence, c'est bien que le faible a su trouver la ressource pour compenser ce qui ne lui avait pas été donné. (Et c'est comme ça qu'à un certain niveau d'études, les cons bûcheurs dépassent souvent les intelligents flemmards)
Bref, il en résulte que les Voies sont surtout un moyen de comprendre ce qui meut le personnage, ce qui le pousse à agir et la façon dont fonctionne sa personnalité. Cependant, à la différence des caracs que l'on trouve dans les autres systèmes et bien qu'elles conservent une capacité à décrire une comparaison de deux humains "moyens", les Voies ne peuvent prétendre rendre compte de différences naturelles qui existent entre un colosse et un esprit brillant.
En clair, bien que chaque joueur répartisse bien le même nombre de points entre les voies, la foi d'un élu peut s'avérer "supérieure" à celle d'un magistrat attaché à la notion de Justice. C'est-à-dire qu'elle peut, objectivement, produire des pensées et des actes ayant une portée plus grande, une intensité plus forte, un impact plus profond...
Ou pas
Et oui, puisque je n'attribue pas de valeur absolue à ce score. Il n'y a que dans le cadre d'une confrontation que peut se jouer, avec de multiples autres facteurs, à commencer par l'art oratoire du magistrat, la comparaison subjective de leurs idéaux.
Avec une telle représentation des Voies, ce qui m'intéresse avant tout, donc, n'est pas la comparaison de qui a la "meilleure" voie, qui a "le plus de" points de ceci ou de cela. Ce qui m'intéresse dans Esteren, c'est par exemple la mise en scène de situation où l'Empathie d'un demorthèn peut devenir l'instrument de sa propre perte, s'il ne parvient pas, pour une fois, à écouter ses compagnons.
Compagnons qui seront tour à tour les échos d'autres aspects de sa personnalité (ses autres voies, dont les mineures) qu'il a si souvent tendance à négliger (parce que bon, Empathie à 5 avec un Sixième Sens, ça maxe grave les oghams, ça !). On pourrait tout aussi bien considérer que ce personnage s'est enfermé dans une seule approche du monde et qu'il lui sera très difficile de remettre en cause ce trait constitutif, profond, fondateur, de sa personnalité.
Un jour, cependant, le doute survient. Et pêle-mêle, il en vient à questionner la relation mercantile qu'il entretient avec les C'maoghs (un échange qui n'est pas complètement fondé sur la certitude, d'ailleurs, puisque son Idéal n'est pas à 5, lui), les doutes envers les enseignements de ses pairs, la rareté croissante des oghams, qui se dispersent de plus en plus parmi les ionnthèn, forcément trop nombreux, que des vieillards recrutent plus pour avoir une aide personnalisée à l'autonomie que pour en faire leurs égaux...
Un jour, il est incapable d'entendre la voix de la raison. Et sa décision, fondée sur ce qu'il ressent comme juste, est perçue très négativement par son entourage.
Un jour, il affirme le dogme et la conservation des rites comme supérieur à toutes ses fadaises fondées sur les élucubrations et l'imaginaire de ce jeune demorthèn de Farl...
Un jour enfin, seul dans la forêt qu'il a fini par croire être la sienne, il rend les armes.