Les Fleurs du Songe
- « Alors ? »
Après un toussotement gêné, le magientiste prit la parole d’une voix hésitante.
- « Sa Seigneurie n’est pas sans savoir que le mal est profond. J’ai… disons… fait le nécessaire pour calmer ses douleurs. J’ai aussi… fait baisser sa fièvre. Un peu. Mais suffisamment pour éloigner le spectre de la mort, à mon avis. Et… »
- « Va-t-il survivre ? » La voix était tendue.
- « Je ne saurais me prononcer, votre Seigneurie… »
Helig Mac Kadarn, petit seigneur du Duché de Tuaille, continua à fixer, à travers le verre dépoli de la fenêtre, la lune montante. Elle était pleine. Bon signe. Mais elle avait des teintes de sang. Mauvais signe. Helig ferma les yeux.
Voilà maintenant trois semaines que sa femme et son fils souffrent d’un mal inconnu. De retour de chez ses parents, les Malweg d’Osta-Baille, sa femme présenta la première les terribles signes du mal. Puis se fut son fils, Edan. L’avant-veille, sa femme, la douce et belle Aalana avait succombé. La dernière image d’elle était ce corps maigre, couvert de lésions purulentes et maculé de ses excréments et de son sang. Sa beauté définitivement souillée par la maladie. Son agonie avait été longue, horrible. Il l’avait lavée lui-même, doucement, dans un dernier geste d’amour, avant de la ceindre de son linceul blanc.
De toute façon, il était convaincu que personne n’aurait voulu le faire. Ils avaient tous peur. On chuchotait déjà sur la peste. Si, au début, Helig avait parlé d’un accès de fièvre jaune pour calmer les esprits, ce n’était plus possible maintenant. Ils avaient peur et cette peur déboucherait sur d’autres tragédies.
- « Magientiste, je t’ai fait venir à grand frais d’Osta-Baille pour quoi exactement !? »
Helig se tourna alors brusquement, dardant un regard noir de colère sur la frêle et grande silhouette qui se tenait près de lui. Offyd Tadd, magientiste de son état, sursauta, mais ne recula pas. Il avait l’habitude de ce genre de réaction quand ses soins ne donnaient pas les résultats escomptés. Il valait mieux le laisser se vider de sa colère. Après, il pourrait parler.
- « Qu’as-tu donc fait pour sauver ma femme ?! Que comptes-tu faire pour sauver mon unique fils ?! Parle ! Dis-moi comment sauver ma famille ! » Il avait fait trois pas furieux vers le magientiste. Ce dernier décida quand même, cette fois, de reculer. « Qu’est-ce que cette fichue maladie, vieux fou !? Trouveras-tu un remède avant que je sois obligé de laver la dépouille souillée de mon fils !? »
Helig et le magientiste se tenait maintenant très près l'un de l'autre. Le regard noir du seigneur plongeait dans les yeux calmes d'Offyd Tadd. Ce dernier ne su jamais vraiment combien de temps dura ce face à face tendu quand une voix s'éleva.
- « Ce n’est pas une maladie, Helig Mac Kadarn, fils de Laeg Mac Kadarn et petit-fils de Ravelyn Mac Kadarn ! »
Les deux hommes se tournèrent d’un même mouvement vers la porte de la petite pièce qui servait de salle de lecture au seigneur. Dans l’ouverture, il y avait une apparition, le visage grave, aussi blanche que la mort, rayonnante à la pâle lumière morbide de la Lune et le regard étincelant. Même le magientiste fit les gestes antiques et traditionnels de protection contre le mal. Puis l’apparition s’estompa. A sa place, il n’y avait qu’un vieil homme barbu, souriant, paré d’une longue robe blanche, un long bâton noueux et gravé à la main, qui s’avançait vers eux. Il glissa deux petits galets polis dans un repli de sa robe.
- « Et bien, Helig, tu ne salues pas ton vieil oncle ? »
Le seigneur, pris de cour, se mit alors à balbutier un début de phrase d’accueil et se courba finalement devant le vénérable demorthèn. Derrière lui, le magientiste en fit de même, mais en plus sec et en plus rapide. Il parut d’ailleurs gêné de son propre geste.
- « Allons, Helig, tu es mon neveu. Nous pouvons nous passer de ces cérémonials entre nous. »
Il donna une longue accolade à son neveu, le serrant aussi fort que ses vieux bras le lui permettait. Helig serra son oncle en retour. Il eut alors l’envie de s’abandonner à sa tristesse, de pleurer enfin…
- « Je te souhaite la bienvenue, Wenefred, mon oncle. » Helig avait la voix nouée.
- « J’ai appris pour Aalana. Je suis venu trop tard. J’en suis affligé, j’aimais beaucoup cette enfant. J’irais parler aux C’maogh pour elle. » Il desserra son accolade, mais garda ses deux mains sur les épaules de son neveu. « Mais le plus urgent est de sauver ton fils. »
- « Tu m’as dit que ce n’était pas une maladie… ? »
- « Non, Helig, ils ont été empoisonnés. »
- « Empoisonnés ?? »
La stupeur fit reculer le seigneur. Il buta sur la lourde table en chêne qui lui servait de bureau et finit par s’assoire lourdement sur le bord, les mains agrippées au rebord.
- « Mais qui…? Pourquoi… ? »
- « Nous n’avons pas le temps pour ces questions, neveu. Pas encore… »
Offyd Tadd décida alors qu’il devait parler.
- « Demorthèn, je ne doute pas de vos connaissances, mais j’ai pratiqué sur les patients tous les tests en usage à la Grande Université de Baldh-Ruoch. La Magister Faoiltiarna, savante parmis les savants, a posé toutes les bases de recherche sur le patient et ces tests ont toujours été dès plus fiables ! Aucun d’entre eux n’a démontré l’existence d’un quelconque poison ! »
- « Alors, magientiste, de quoi souffre l’enfant de mon neveu ? »
- « Et bien… Cela semble être une infection… Une infection virulente attaquant les tissus des organes internes, nécrosant ces mêmes tissus… Jusqu’à la rupture de l’organe attaqué… Si j’avais pu faire l’autopsie du corps de Dame Aalana, j’aurais sûrement… » Il s’arrêta en apercevant les durs regards de ses vis-à-vis. La survie d’un magientiste tient souvent à son silence… « Je n’ai pas d’hypothèses me permettant de cibler l’agent infectieux. » Il avait repris son ton docte et ferme. « Mais ce dont je suis certain c’est que ce ne sont pas vos superstitions qui sauveront l’enfant. A Kel-Loar et en Reizh, la magience a sauvé de nombreuses vies et même empêché de nombreuses épidémies. Il me faut juste un peu de temps pour isoler l’agent infectieux. »
- « C’est justement ce qui nous manque, du temps. Pour être honnête, si je vous avais su capable de soigner ma nièce et mon petit-neveu avec vos méthodes de saltimbanque, je n’aurais fait qu’une visite de courtoisie. Mais vos grands mots sonnent creux et vos grands gestes ne font qu’irriter Ast en brassant de l’air pour rien. Vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous devez faire. Ah, au fait, Ast est notre esprit du vent, pour votre savoir. »
- « Oui, bien sûr, vos « esprits » qui nous sont si supérieurs… Vous arrivez pour sauver l’enfant, mais déjà vous vous réfugiez derrière vos colifichets, vos superstitions. Que va-t-il falloir faire ? Tuer un bouc ? Un taureau ? Mieux : un être humain ? Une vie pour une vie, n’est-ce pas ? Faire couler le sang pour abreuver vos esprits, c’est tout ce que vous allez nous proposer. Comme toujours… »
Wenefred grogna sourdement. Il plongea sa main dans sa robe. Mais la main robuste de son neveu fut plus rapide.
- « Calmons-nous, mon oncle. » Puis, se levant du bord de table, il reprit immédiatement la stature du seigneur. Il s’éclaircit la voix et parla d’une voix sûre. « Ce n’est ni le lieu, ni le moment de se lancer dans une controverse. Mon oncle, j’ai confiance en vous et en votre savoir. Si les C’maogh vous ont guidé vers le poison, je suivrais leur voie. Quant à vous, Maître Tadd, je vous dois des excuses. Sans vous et la magience, ma femme aurait souffert mille fois plus et mon fils serait sûrement déjà mort. Et je vous demande de continuer à veiller sur lui. » Le magientiste approuva par un geste de déférence. Le seigneur Mac Kadarn se tourna vers le vénérable demorthèn. « Mon oncle, si tu as une solution, parle vite. »
- « Et bien, mon enfant, je ne suis sûr de rien. Mais tu avoueras quand même que pour une maladie qui veut prendre deux personnes, elle ne semble pas presser d’en prendre d’autres. Voilà trois semaines que vous vous battez contre la maladie et personne d’autre n’est tombé malade. »
Le magientiste, visiblement intéressé, toussa discrètement.
- « J’avoue qu’il y a là un fait intéressant, en effet. »
Le vieil demorthèn salua d’un signe de tête l’intervention.
- « Quoiqu’il s’agisse, mon neveu, il va nous falloir des soins très particuliers. En venant ici, j’ai consulté et prier les C’maogh. J’ai aussi beaucoup parlé avec des frères. Et j’ai acquis la conviction que des Fleurs du Songe pourraient guérir ton enfant. »
- « Des Fleurs du Songe, mon oncle…? Je n’en ai jamais entendu parler… »
- « Et pour cause, elles sont très rares. Mais l’on dit leur pouvoir très grand. Il est dit que leur premier usage remonte à l’Aergewin. Elles auraient sauvé plus d’une vie à cette époque. Trouve ces fleurs, Helig. Envois des hommes la chercher dans les Amhan Glas, je pense savoir où en trouver. Mais faisons vite. J’aiderais Maître Tadd à préserver la vie d’Edan. Et quand les fleurs seront là, je le sauverais »
Racine
Le scénario se divise donc en deux parties distinctes :
- La recherche des Fleurs du Songe dans les Marécages Gris. C’est de la pure exploration. Qu’ils soient engagés directement ou qu’ils aient retrouvé le sergent Pedram (voir le Tronc), ils possèdent une carte grossière sur un bout de peau de caernide, donnée par le demorthèn Wenefred. Mais bon, c’est quand même très peu précis. Un Explorateur, un Chasseur ou un Varigal ne sera pas de trop…
- Démêler le complot contre la famille Mac Kadarn. C’est la partie enquête du scénario. Qui a bien pu vouloir tuer Aalana et Edan ? Il y a plusieurs scénarii possibles :
● Le complot familial : les Malweg, la famille d’Aalana, a de gros soucis d’argent. Ils risquent même de perdre leurs terres au profit des marchands véreux de Koskan. C’est ça de vouloir paraître plus riche qu’on ne l’est. Il y a trois ans, Salamun Malweg, le patriarche est mort d’une longue maladie assez semblable d’ailleurs à celle de sa fille et son petit-fils. Il a légué ses domaines à sa fille ainée, Keffria. Celle-ci est mariée à un certain Kyle Havre, un ruffian de la pire espèce. A eux deux, ils ont vidé les caisses familiales. Il leur faut de nouveaux revenus s’ils veulent éloigner les créanciers. Et les domaines des Mac Kadarn pourraient leur revenir si la famille venait à disparaître…
● Le complot politique : Helig Mac Kadarn s’est fait des ennemis dans le pays. Certains verraient bien le seigneur disparaître. Notamment le riche marchand Yago Quilinen qui s’est plusieurs fois opposé de façon virulente à Helig pour la collecte des taxes. Et Quilinen a des soutiens puissants. Ceux-ci ont commandité un assassin particulièrement vicieux. Tuer la femme et le fils du seigneur n’est que la première partie du plan. Par la suite, il devait diffuser le poison plus largement pour faire croire à une épidémie. Epidémie qu’il suffira de mettre sur le compte d’une malédiction lié au nom des Mac Kadarn. Evidemment la recherche d’un remède ne fait pas son affaire du tout…
● Le complot religieux : Le gentil oncle Wenefred n’est ne peut-être pas si gentil que ça. En effet, Helig, son neveu, s’est rapproché des magientistes et songeait à échanger des concessions sur ses terres pour leur laboratoire contre un apport technologique. Helig pense surtout à aider son village où la vie est très rude. Il envisage même de gagner des terres sur les marécages. Cela ne plaît pas, bien sûr, aux tenants des traditions et aux premiers d’entre eux : les demorthèn. Le plan de Wenefred est cruel : il a empoisonné Aalana et Edan. Mais s’il a laissé mourir sa nièce par alliance dans d’atroces souffrances, il va jouer au sauveur pour Edan, sachant qu’après cela Helig ne pourra que l’écouter et chasser les magientistes.
● Le complot amoureux : Peut-être le plus cruel des scénarii. Helig est un homme comme un autre. Un jour, il rencontra Fenella, une belle fille d’un riche marchand. Une jeune femme pleine de vie, de charme, de féminité et d’intelligence. Helig tombe immédiatement sous son charme et la belle n’est pas indifférente non plus. De rendez-vous nocturnes en échanges épistolaires, les amoureux en viennent à rêver d’une vie à eux. Mais Dame Aalana finit par se douter de quelque chose et trouve les lettres de Fenella. Un soir, c’est une terrible scène de ménage, Aalana révèle sa connaissance des lettres de Fenella. Helig est fou de rage et s’emporte violemment contre sa femme. A tel point qu’Aalana décide de s’enfuir dans sa famille avec son fils Edan. Mais Helig ne peut rester dans cette situation. Il décide de se débarrasser de son épouse. Il engage un assassin et fait amende honorable auprès d’Aalana pour qu’elle revienne. L’assassin fera son travail en empoisonnant la nourriture d’Aalana dans une petite auberge. Juste un petit problème : personne n’aurait imaginé que la mère aurait partagé son repas avec son fils. Helig ne feint pas sa peur de voir mourir son fils : il ne faisait pas parti du plan.
Bien sûr les scénarii non utilisés feront de très belles fausses pistes.
Tronc
Plusieurs pistes pour les motivations des joueurs :
- Engagement direct : ils font parti du groupe qui part à la recherche des Fleurs du Songe (employés direct au service d’Helig ou recrutés sur une opportunité alors qu’ils font une halte au village)
- Engagement indirect : ils tombent sur le reste de l’expédition. Au détour d’un chemin longeant les marécages, ils rencontrent Pedram, sergent au service d’Helig Mac Kadarn, blessé et seul survivant de l’expédition. Ils ont été attaqués par des brigands et il a réussi à s’enfuir. Celui-ci leur racontera l’histoire de la tragédie de la famille Mac Kadarn. Il promettra beaucoup pour convaincre les joueurs de le suivre dans les Amhan Glas…
Branches
Comment compliquer encore les choses… :
- Le sergent Pedram pourrait ne pas avoir été attaqué par des brigands, mais par des hommes de main de la faction adverse (fonctionne avec le complot familial et le complot politique). Evidement ces hommes de main poursuivront les joueurs dans les marécages. En capturer un vivant permettra d’avoir des pistes et indices pour la deuxième partie du scénario. Dans le cadre d’un engagement direct, les joueurs subiront alors cette attaque en se rendant dans les marécages.
- Dans le cadre du complot familial, Offyd Tadd pourrait être un agent des Havre (belle famille de Helig). Il aurait tout intérêt à accompagner le groupe pour saboter la mission. Et puis sa curiosité naturelle prend le dessus : qu’est-ce donc que ces fameuses Fleurs du Songe.
- Dans le cadre du complot politique, l’assassin de Yago Quilinen se fera engager dans la troupe pour les mêmes raisons que le paragraphe ci-dessus : faire échouer la mission (dans le cadre de l’engagement indirect, il survivra à l’attaque au côté de Pedram).
- Dans le cadre du complot religieux, Offyd Tadd pourrait éprouver une réelle jalousie du savoir du vieux demorthèn. Il pourrait vouloir prouver que la magience peut tout. Mais pour cela, il faut que la mission organisée par Wenefred échoue. Engagera-t-il des mercenaires pour traquer les joueurs ? Fera-t-il appel à des membres de sa Loge ?
- Et les feondas ? Après tout, ne se dit-il pas que dans les Ahman Glas : « Malheureusement, de nombreux feondas tapis dans les roseaux guettent patiemment les imprudents. » Alors, imprudents les joueurs…?
Feuilles
Que faire après avoir déjoué le complot ? Dans le cadre des complots familial, politique et religieux, les joueurs gagneront un allié en la personne d’Helig. Et il se pourrait que ce dernier leur demande de traquer ceux qu’ils jugent responsable de la mort atroce de son épouse. Dans le cadre du complot amoureux, la vénéneuse Fenella pourrait s’en tirer en jouant de ses charmes. Je suis persuadé que les joueurs aimeraient lui faire goûter un certain poison… Quoiqu’il en soit, ils auront également un allié dans la personne du demorthèn Wenefred (sauf dans le cadre du complot religieux évidement). Et pourquoi pas un allié en la personne d’Offyd Tadd ? Le demorthèn et le magientiste peuvent d’ailleurs devenir les mentors des personnages envisageant de suivre leurs voies.
Vent
Une partie de l’histoire se passera donc dans les eaux boueuses des Ahman Glas. Il faut soigner l’ambiance en conséquence : humidité, chant des insectes et d’autres animaux, puanteur des plantes pourrissantes, voire pluies fines et pénétrantes, serpents, etc. Et puis si cela se passe à la fin du printemps ou en été, n’oubliez pas les moustiques ! Comme le suggère Lugh Lamfota, n'hésitons pas à donner des malus quand ils se feront dévorer vivants par des nués d'insectes affamés ! J’imagine déjà mes joueurs magientistes ou prêtre pataugeant dans la fange.
Il faudra insister sur l’urgence de la mission : un enfant se meurt. Les joueurs devront aller vite, quitte à se jeter dans la gueule du feond…
La deuxième partie se passera au château des Mac Kadarn. Il s’agira plus d’une enquête où les joueurs se trouveront sûrement en plein milieu d’un panier de crabes. Ce sera le paradis des joueurs diplomates, curieux et ayant l’âme d’enquêteurs. Ambiance donc plus feutrée, où les nuits risquent quand même d’être mouvementées. Car les différents « ennemies », selon le complot choisi, ne resteront pas sans réagir.
Dans le cadre du complot religieux, il faudra donner un indice important aux joueurs pour qu’ils regardent Wenefred d’un œil différent (je verrais bien la nature du poison, par exemple, finalement identifié par Offyd Tadd comme un poison feond que seul un demorthèn pourrait conserver).
EDIT : modifié avec les idées de Lugh Lamfota